3ème escroquerie : Les déficits budgétaires de l’État évincent l’épargne

Warren Mosler

2012

VALANCE CO., INC.,

Traduction par Robert Cauneau – MMT France


Escroquerie innocente et mortelle n°3

Les déficits budgétaires de l’État fédéral évincent l’épargne.

Les Faits

Les déficits budgétaires de l’État fédéral AUGMENTENT l’épargne.

Lawrence Summers

Il y a plusieurs années, j’ai eu une réunion avec le sénateur Tom Daschle et le Secrétaire Adjoint au Trésor de l’époque, Lawrence Summers. J’avais discuté de ces escroqueries innocentes avec le Sénateur, et j’avais expliqué comment elles allaient à l’encontre du bien-être de ceux qui avaient voté pour lui. Il organisa donc cette réunion avec le secrétaire adjoint au Trésor, qui est également un ancien professeur d’économie à Harvard et dont deux oncles ont reçu le prix Nobel d’économie, pour obtenir sa réponse et, je l’espérais, confirmer ce que je disais.

Je commençai par une question : « Larry, qu’est-ce qui ne va pas avec le déficit budgétaire ? » Il répondit : « Il confisque de l’épargne qui pourrait être utilisée pour l’investissement. » Je m’opposai alors : « Non, tout ce que font les titres du Trésor, c’est compenser les éléments opérationnels de la Fed. Ça n’a rien à voir avec l’épargne et l’investissement. » Ce à quoi il rétorqua : « Je ne comprends vraiment pas la comptabilité de réserve, donc je ne peux pas en discuter à ce niveau. »

Le Sénateur Daschle observait tout cela avec incrédulité. Ce professeur d’économie de Harvard, Secrétaire Adjoint au Trésor, Lawrence Summers, ne comprenait pas la comptabilité des réserves ? Triste mais vrai.

J’ai donc passé les vingt minutes suivantes à expliquer pas à pas le « paradoxe de l’épargne » (plus de détails sur cette fraude innocente n°6 plus loin), qu’il a en quelque sorte bien compris. Puis il a finalement répondu : « …nous avons donc besoin de plus d’investissements qui se traduiront par de l’épargne ? » Je répondis par un « oui » amical, après avoir donné ce cours d’économie de première année au bon professeur de Harvard, et je mis fin à la réunion. Le lendemain, je le vis sur un podium avec la Concord Coalition – une bande de terroristes du déficit – parlant des graves dangers du déficit budgétaire.

Cette troisième fraude innocente et mortelle est bien vivante aux plus haut niveaux. Voici donc comment cela fonctionne vraiment. C’est on ne peut plus simple : tout déficit de l’État américain ÉQUIVAUT exactement à l’augmentation nette totale des avoirs (actifs financiers américains) du reste d’entre nous – entreprises et ménages, résidents et non résidents – ce qu’on appelle le secteur  » non gouvernemental « . En d’autres termes, les déficits publics sont égaux à l’augmentation de « l’épargne monétaire  » pour le reste d’entre nous, au centime près.

Dit simplement, les déficits publics AJOUTENT à notre épargne (au centime près). Il s’agit d’un fait comptable et non d’une théorie ou d’une philosophie. La contestation n’est pas possible. Il s’agit de la comptabilité de base du revenu national. Par exemple, si le déficit public de l’an dernier était de 1 billion de dollars, cela signifie que l’augmentation nette de l’épargne des actifs financiers pour tous les autres réunis était exactement, au centime près, de 1 billion de dollars. (Pour ceux qui ont suivi quelques cours d’économie, vous vous souvenez peut-être que l’épargne nette d’actifs financiers est détenue sous la forme d’une combinaison de liquidités réelles, de titres du Trésor et de dépôts bancaires des membres à la Réserve fédérale) Il s’agit du cours d’économie de base et de la première année de monnaie et banque. C’est incontestable. Il s’agit d’une identité comptable. Pourtant, celle-ci est constamment dénaturée, et ceci aux plus hauts niveaux de l’autorité politique. Ils ont tout simplement tort.

Demandez à n’importe qui au CBO (Congressional Budget Office) [NdT : Bureau du budget du Congrès américain], comme je l’ai fait, et ils vous diront qu’ils doivent « équilibrer les comptes » et s’assurer que le déficit public est égal à notre nouvelle épargne, sinon ils devront rester tard et trouver leur erreur comptable.

Comme expliqué plus haut, il s’agit juste d’un ensemble d’entrées de feuilles de calcul sur la propre feuille de calcul de l’État. Lorsque les comptables débitent (soustraient de) le compte appelé « État » lorsque l’État dépense, ils créditent également les comptes (y ajoutent) de celui qui reçoit ces fonds. Lorsque le compte de l’État diminue, un autre compte augmente, exactement du même montant.

Voici un exemple de la façon dont, sur le plan opérationnel, les déficits publics contribuent à l’épargne. Cela met également un terme à une nouvelle vision ridicule de cette fraude innocente qui est apparue récemment :

« Les dépenses en déficit signifient que l’État emprunte à une personne et donne à une autre, donc rien de nouveau n’est ajouté – c’est juste un transfert de monnaie d’une personne à une autre. » En d’autres termes, ils disent que les déficits n’augmentent pas notre épargne, mais qu’ils ne font que déplacer l’épargne. On ne peut pas se tromper davantage ! Montrons donc comment les déficits AUGMENTENT l’épargne, et ne font pas que déplacer l’épargne :

1. Commençons par la vente par l’État de 100 milliards de dollars de titres du Trésor. (Note : cette vente est volontaire, ce qui signifie que l’acheteur achète les titres parce qu’il le souhaite. Vraisemblablement, il croit qu’il vaut mieux les acheter que de ne pas les acheter. Personne n’est jamais obligé d’acheter des titres d’État. Ils sont vendus aux enchères au plus offrant qui est prêt à accepter le rendement le plus bas.)

2. Lorsque les acheteurs de ces titres les paient, les comptes courants de la Fed sont réduits de 100 milliards de dollars pour effectuer le paiement. En d’autres termes, la monnaie des comptes courants de la Fed est échangée contre les nouveaux titres du Trésor, qui sont des comptes d’épargne à la Fed. Pour le moment, l’épargne non gouvernementale demeure inchangée. Les acheteurs ont maintenant leurs nouveaux titres du Trésor sous forme d’épargne, au lieu de la monnaie qui se trouvait sur leurs comptes courants avant qu’ils n’achètent les titres du Trésor.

3. Maintenant, le Trésor dépense 100 milliards de dollars après la vente des 100 milliards de dollars de nouveaux titres du Trésor, pour les choses auxquelles l’État dépense habituellement sa monnaie.

4. Ces dépenses du Trésor augmentent de 100 milliards de dollars les comptes courants de quelqu’un.

5. Le secteur non gouvernemental a maintenant ses 100 milliards de dollars de comptes courants en retour ET il a les 100 milliards de dollars de nouveaux titres du Trésor.

En fin de compte, les dépenses en déficit de 100 milliards de dollars ont directement ajouté 100 milliards de dollars d’épargne sous la forme de nouveaux titres du Trésor à l’épargne non gouvernementale (non gouvernementale signifie tout le monde sauf l’État).

L’épargne de l’acheteur des 100 milliards de dollars de nouveaux titres du Trésor est passée de la monnaie de son compte courant à ses avoirs en titres du Trésor (comptes d’épargne). Puis, lorsque le Trésor a dépensé 100 milliards de dollars après avoir vendu les titres du Trésor, l’épargne des bénéficiaires de ces 100 milliards de dollars de dépenses est venue augmenter leurs comptes courants de ce montant.

Ainsi, au point de départ, les dépenses en déficit ne se limitent pas à transférer des actifs financiers (dollars américains et titres du Trésor) en dehors de l’État. Au lieu de cela, les dépenses en déficit ajoutent directement au secteur non gouvernemental exactement le montant de l’épargne d’actifs financiers qu’il a réalisées. De la même manière, un excédent budgétaire fédéral soustrait directement ce montant de notre épargne. Et les médias, les politiciens et même les plus grands économistes le comprennent tous A L’ENVERS !

En juillet 1999, la première page du Wall Street Journal présentait deux titres. Vers la gauche, un titre faisait l’éloge du président Clinton et de l’excédent budgétaire record de l’État, et expliquait le bon fonctionnement de la politique budgétaire. Dans la marge de droite, un titre déclarait que les Américains n’épargnaient pas assez et que nous devrions travailler plus dur pour épargner davantage. Quelques pages plus loin, un graphique présentait sur une ligne l’augmentation de l’excédent et sur une autre ligne la baisse de l’épargne. Ces graphiques étaient presque identiques, mais allaient dans des directions opposées, et montraient clairement que les augmentations de l’excédent public étaient à peu près égales aux pertes de l’épargne privée.

Il ne peut y avoir d’excédent budgétaire avec une augmentation de l’épargne privée (y compris l’épargne des non-résidents en actifs financiers américains). Cela n’existe pas, et, finalement, pas un seul économiste ou fonctionnaire du gouvernement n’avait raison.

Al Gore

Au début de l’année 2000, dans une maison privée à Boca Raton, en Floride, j’étais assis à côté du candidat à la présidence, Al Gore, lors d’une levée de fonds / dîner pour discuter de l’économie. La première chose qu’il m’a demandée était de savoir comment, à mon avis, le prochain président devrait dépenser l’excédent de 5.600 milliards de dollars prévu pour les 10 prochaines années. J’ai expliqué qu’il n’y aurait pas d’excédent de 5.600 milliards de dollars, car cela signifierait une baisse de 5.600 milliards de dollars de l’épargne non gouvernementale en actifs financiers, ce qui était une proposition ridicule. À l’époque, l’État n’avait même pas épargné autant sur le secteur et le dernier excédent de plusieurs centaines de milliards de dollars avait déjà supprimé suffisamment d’épargne privée pour transformer le boom de Clinton en un tout prochain fiasco.

Je fis remarquer au candidat Gore que les six dernières périodes d’excédent de notre histoire de plus de deux cents ans avaient été suivies des six seules dépressions de notre histoire. J’ai également mentionné que la crise à venir serait due au fait que nous avions permis au budget d’enregistrer des excédents et d’épuiser notre épargne, entraînant une récession qui ne se terminerait pas tant que le déficit ne serait pas suffisamment élevé pour compenser les pertes de revenus et d’épargne et pour générer la demande globale nécessaire afin de rétablir la production et l’emploi. J’ai suggéré que l’excédent de 5,6 billions de dollars prévu pour la prochaine décennie serait plus probablement un déficit de 5,6 billions de dollars, car les désirs d’épargne normaux sont susceptibles de représenter en moyenne 5 % du PIB sur cette période.

C’est à peu près ce qui s’est passé. L’économie s’est effondrée, et le président Bush l’a temporairement inversée avec ses dépenses en déficit massives en 2003. Mais après cela, et avant que nous ayons eu assez de dépenses en déficit pour remplacer les actifs financiers perdus pendant les années d’excédent de Clinton (un excédent budgétaire nous enlève exactement autant d’épargne), nous avons laissé le déficit redescendre trop bas. Et après l’éclatement de la bulle des subprimes, nous nous sommes à nouveau effondrés en raison d’un déficit qui était et reste bien trop faible pour les circonstances.

Pour le niveau actuel des dépenses publiques, nous sommes surtaxés et nous ne disposons pas d’assez de revenus après impôts pour acheter ce qui est en vente dans ce grand magasin qu’on appelle l’économie.

Quoi qu’il en soit, Al fut un bon étudiant, il passa en revue tous les détails, convenant que cela avait du sens et que c’était bien ce qui pourrait arriver. Cependant, il dit qu’il ne pouvait pas « y aller ». Je lui répondis que je comprenais les réalités politiques. Il se leva et commença son exposé sur la façon dont il allait dépenser les excédents à venir.

Robert Rubin

Il y a dix ans, vers l’an 2000, juste avant que tout ne s’écroule, je me suis retrouvé en réunion privée avec Robert Rubin, ancien Secrétaire au Trésor américain du président Clinton, et une vingtaine de clients de Citibank. M. Rubin donna son point de vue sur l’économie et indiqua que le faible taux d’épargne pourrait s’avérer un problème. Il ne me restait que quelques minutes, je lui dis que j’étais d’accord pour affirmer que le faible taux d’épargne était un problème et j’ajoutai : « Bob, est-ce que quelqu’un à Washington réalise que l’excédent budgétaire prive les secteurs non gouvernementaux d’épargne ? Il répondit : « Non, l’excédent s’ajoute à l’épargne. Quand l’État a un excédent, il achète des titres du Trésor sur le marché, ce qui accroît l’épargne et l’investissement. » Je répondis à cela : « Non, quand nous avons un excédent, nous devons vendre nos titres à la Fed (espèces sur nos comptes d’épargne à la Fed) pour obtenir la monnaie nécessaire au paiement de nos impôts, et nos actifs financiers nets ainsi que notre épargne diminuent du montant de l’excédent. » Rubin dit : « Non, je pense que vous avez tort. » Je laissai tomber, et la réunion prit fin. On avait répondu à ma question. S’il ne comprenait pas que les excédents retiraient de l’épargne, personne dans l’administration Clinton ne pouvait comprendre. Et l’économie s’est effondrée peu après.

Lorsque le rapport de janvier 2009 sur l’épargne fut publié et que la presse nota que l’augmentation de l’épargne à 5 % du PIB était la plus élevée depuis 1995, elle ne nota pas que le déficit budgétaire en cours avait dépassé 5 % du PIB, ce qui est aussi le plus élevé depuis 1995.

De toute évidence, le grand public ne se rend pas encore compte que les déficits alimentent l’épargne. Et si Al Gore s’en rend compte, il ne le dit pas. Surveillez donc cette année l’augmentation du déficit fédéral et l’augmentation de l’épargne. Encore une fois, la seule source d' » épargne monétaire nette en dollars américains  » (actifs financiers) pour l’ensemble des secteurs non gouvernementaux (résidents et non-résidents) est le déficit public des États-Unis.

Mais regardez comment ceux-là mêmes qui veulent qu’on épargne davantage, en même temps, veulent « équilibrer le budget » en évinçant notre épargne, que ce soit par des réductions de dépenses ou des hausses d’impôts. Ils tiennent un double discours. Ils font partie du problème, et non de la solution. Et ils se situent aux plus hauts niveaux.

Sauf un seul.

Le Professeur Wynne Godley

Le professeur Wynne Godley, chef du département d’économie de l’université de Cambridge à la retraite et aujourd’hui âgé de plus de 80 ans, était largement reconnu comme le meilleur prévisionniste de l’économie britannique, depuis plusieurs décennies. Et il fit tout avec son « analyse sectorielle », qui avait pour base le fait que le déficit public est égal à l’épargne des actifs financiers des autres secteurs réunis. Cependant, malgré le succès de ses prévisions, le soutien inébranlable des faits purement comptables et le poids de son étude (qui se poursuit encore aujourd’hui), il n’a pas encore convaincu le grand public de la validité de ses enseignements.

Maintenant, on est au courant :

– Les déficits fédéraux ne sont pas les  » choses horribles  » que le courant mainstream croit qu’ils sont. Oui, le déficit a son importance. Les dépenses excessives peuvent causer de l’inflation. Mais l’État ne va pas faire faillite.

– Les déficits fédéraux n’accableront pas nos enfants.

– Les déficits fédéraux ne font pas que transférer des fonds d’une personne à une autre.

– Les déficits fédéraux augmentent notre épargne.

Quel est donc le rôle des déficits en matière de politique ? C’est très simple. Chaque fois que les dépenses ne suffisent pas à soutenir notre production et notre emploi, lorsque nous n’avons pas assez de pouvoir d’achat pour acheter ce qui est à vendre dans ce grand magasin que nous appelons l’économie, l’État peut agir pour s’assurer que notre propre production soit vendue en réduisant les impôts ou en augmentant les dépenses publiques.

Les impôts servent à réguler notre pouvoir d’achat et l’économie en général. Si le  » bon  » niveau d’imposition nécessaire pour soutenir la production et l’emploi est beaucoup moins élevé que les dépenses publiques, le déficit budgétaire qui en résulte n’est en rien à craindre en matière de solvabilité, de durabilité ou de mauvais résultats pour nos enfants.

Si les gens veulent travailler et gagner de l’argent mais ne veulent pas le dépenser, très bien ! l’État peut soit continuer à réduire les impôts jusqu’à ce que nous décidions de dépenser et d’acheter notre propre production, soit acheter la production (attribuer des contrats pour la réparation des infrastructures, la sécurité nationale, la recherche médicale, et ainsi de suite). Les choix sont politiques. Le déficit de taille appropriée est celui qui nous permet d’atteindre notre objectif en matière de production et d’emploi, ainsi que la taille del’Etat que nous voulons, quelle que soit l’importance ou la faiblesse du déficit.

Ce qui importe, c’est la vie réelle – production et emploi – taille du déficit, qui est une statistique comptable. Dans les années 40, un économiste du nom d’Abba Lerner a appelé cela «La Finance Fonctionnelle» et a écrit un livre de ce nom (qui est encore très pertinent aujourd’hui).


Texte original : https://moslereconomics.com

Illustration : https://www.facebook.com/FederationGalactiqueDeLumiere/

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