par
Robert Cauneau
19 juillet 2025
Introduction
« Le dernier excédent budgétaire remonte à 50 ans », « Nous devons mettre fin à cette anomalie », « Le cancer de la dette ronge notre avenir ». Depuis des décennies, le discours sur les finances publiques françaises tourne en boucle sur une plainte unique : le déficit budgétaire ininterrompu. Portée au plus haut sommet de l’État, aussi bien à l’Élysée qu’à Matignon, de Bercy à la Banque de France en passant par la Cour des Comptes, cette déploration s’est imposée comme une évidence de bon sens. Le déficit serait une faute, une faiblesse, une maladie dont il faudrait guérir à tout prix.
Pourtant, cette obsession révèle une méconnaissance profonde, presque sidérante, des mécanismes comptables les plus élémentaires qui régissent une économie nationale. Car, et c’est l’objet de cet article de le démontrer, le déficit public n’est, dans la plupart des cas, ni une erreur, ni une anomalie, ni une exception. Il est la position naturelle, logique et souvent nécessaire du solde budgétaire d’un État moderne.
Cet article propose de déconstruire, étape par étape, ce qui est sans doute l’une des plus grandes erreurs d’analyse de la politique économique française de ces cinquante dernières années. En s’appuyant sur des identités comptables irréfutables, celles que tout étudiant en première année d’économie apprend, nous montrerons que le déficit public est le simple miroir de l’épargne souhaitée par le secteur privé et du solde de nos échanges avec le reste du monde.
Loin d’être le signe d’une mauvaise gestion, le déficit est le plus souvent la variable d’ajustement qui permet à notre économie de ne pas sombrer dans la récession. Le véritable scandale n’est donc pas que la France soit en déficit depuis 50 ans. Le véritable scandale, c’est que ceux qui nous gouvernent ne semblent toujours pas avoir compris pourquoi.
Pour mener cette démonstration, l’article se déploiera en plusieurs temps. Nous établirons d’abord la logique comptable fondamentale, celle qui, dans un système simple, lie indissociablement le déficit public à la capacité d’épargne du secteur privé. Nous élargirons ensuite l’analyse à une économie ouverte en présentant la « carte des possibles » qui décrit les différentes configurations économiques pour un pays. Enfin, nous appliquerons ce cadre au cas spécifique de la France pour démontrer que sa situation de déficit chronique n’est pas une anomalie, mais une conséquence prévisible de sa structure, révélant ainsi l’absurdité du discours dominant.
I. La mécanique du déficit : la source de l’épargne nette privée
Avant de plonger dans la complexité des échanges internationaux, commençons par le principe le plus simple, celui d’une économie fermée, sans relation avec l’étranger. Dans un tel système, il n’existe que deux grands acteurs : le secteur public (l’État) et le secteur privé (l’ensemble des ménages et des entreprises).
Chaque transaction économique a deux faces : la dépense de l’un est le revenu de l’autre. De cette vérité comptable découle une conséquence inéluctable : la somme des soldes financiers de tous les secteurs est toujours, par définition, égale à zéro.
Solde du secteur Public + Solde du secteur Privé = 0
Il ne s’agit pas ici d’une théorie alternative ou d’une prise de position partisane, mais d’un fait comptable aussi indiscutable que 2 + 2 = 4. Un déficit public est la condition logique de l’existence d’une épargne privée nette. Cela signifie que si un secteur est en excédent (il gagne plus qu’il ne dépense), l’autre secteur est obligatoirement en déficit du même montant.
Maintenant, posons une question de bon sens : quel est le comportement « naturel » du secteur privé ? Comme l’explique Warren Mosler, le principal inspirateur de la MMT, le débat sur le déficit doit commencer par une question simple : le secteur privé, dans son ensemble, a-t-il le désir d’épargner1 ? La réponse est oui. Pour se prémunir contre les aléas de la vie, pour préparer sa retraite ou pour investir, les ménages et les entreprises ont un désir structurel d’être en excédent financier. Ils cherchent à accumuler une épargne nette.
L’affirmation selon laquelle le secteur privé est un épargnant net n’est pas une hypothèse théorique, mais un fait statistique robuste et constant, documenté par l’INSEE en ce qui concerne la France. Dans les Comptes Nationaux annuels, la ligne B.9 (« Capacité/besoin de financement ») du Tableau Économique d’Ensemble montre systématiquement une capacité de financement nette pour l’ensemble des ménages et entreprises (secteurs S.14 et S.11)2.
Ce désir d’épargne est confirmé par ce graphique qui présente les soldes financiers sectoriels de la France depuis 1980, dont celui du secteur privé domestique est quasi systématiquement en excédent. .
Graphique n°1 : Les soldes financiers sectoriels Français en % du PIB

C’est ici que l’apport de la Théorie Monétaire Moderne (MMT) est fondamental. Le secteur privé, dans son ensemble, ne peut pas créer sa propre épargne nette à partir de rien. Pour que les ménages et les entreprises puissent accumuler collectivement des Actifs Financiers Nets (AFN) – c’est-à-dire de la richesse financière qui n’est la dette de personne d’autre au sein du secteur privé – il faut que l’État les leur fournisse.
Et comment l’État fait-il cela ? En dépensant plus dans l’économie qu’il ne retire en impôts. C’est la définition même du déficit. Le déficit public est donc la réponse fonctionnelle à ce besoin de sécurité financière. Comme le martèle Mosler, « le déficit de l’Etat est l’excédent du secteur privé, au centime près. »
Le déficit public n’est donc rien d’autre que l’image inversée, le miroir, de l’épargne nette du secteur privé. L’encre rouge utilisée pour écrire le déficit de l’État est précisément ce qui permet d’écrire à l’encre noire l’épargne du privé. Ainsi, quand un responsable politique déplore le déficit public tout en vantant les vertus de l’épargne privée, il se contredit lui-même. C’est une absurdité comptable.
Cette logique renverse complètement la perspective habituelle. Le véritable état de danger économique n’est pas le déficit, mais l’excédent budgétaire prolongé. Quand l’État est en excédent, il détruit des Actifs Financiers Nets. Pour continuer à fonctionner, le secteur privé est alors contraint de s’endetter. L’histoire des excédents budgétaires de l’ère Clinton en est une leçon : en forçant le secteur privé à s’endetter contre sa tendance naturelle, le gouvernement a préparé la crise qui a suivi. Le déficit n’est donc pas la maladie, c’est le vaccin contre la crise de la dette privée.
Ce n’est pas tant la méconnaissance qui étonne que sa persistance. Les responsables publics disposent pourtant d’une armée d’experts ainsi que des outils comptables et statistiques pour comprendre la mécanique des comptes nationaux. S’ils préfèrent ignorer qu’un excédent public détruit l’épargne privée, c’est qu’ils choisissent d’ignorer ce que gouverner implique. Et c’est là que le discours public devient absurde : le constat des « 50 ans de déficit » est exprimé avec regret, comme s’il fallait s’excuser d’avoir permis l’épargne privée. Une telle méconnaissance des équilibres comptables, au sommet de l’État, interroge.
Bien sûr, notre économie n’est pas fermée. Mais comme nous allons le voir, l’introduction du commerce avec l’étranger ne fait que renforcer cette conclusion.
II. L’ouverture au monde réel : les trois secteurs et la carte des possibles
Le raisonnement précédent, bien que juste, était une simplification. Aucune économie moderne n’est une île. Il faut donc introduire le troisième grand acteur de notre système : le secteur extérieur, c’est-à-dire l’ensemble des acteurs non-résidents (entreprises, ménages et gouvernements étrangers) avec qui nous échangeons.
L’identité comptable fondamentale s’enrichit, mais son principe reste le même : la somme des soldes doit toujours être égale à zéro.
Solde Public + Solde Privé Domestique + Solde Extérieur = 0
Cette équation fondamentale n’est pas une simple curiosité comptable. Elle forme le cœur de l’approche des soldes sectoriels, un cadre d’analyse macroéconomique puissant développé par l’économiste britannique Wynne Godley de l’Université de Cambridge. Sa perspicacité était aussi simple que profonde : les soldes des trois secteurs (public, privé, et extérieur) sont indissociablement liés. Un secteur ne peut modifier son solde sans qu’au moins un autre ne soit affecté en sens inverse. C’est en utilisant ce modèle que Godley a pu prédire avec une précision stupéfiante la crise financière mondiale de 2008, des années avant qu’elle ne se produise, en analysant l’endettement insoutenable du secteur privé américain.
Le « Solde Extérieur » correspond à notre balance commerciale. S’il est positif pour nous (un excédent commercial), cela signifie que le reste du monde est en déficit vis-à-vis de nous. S’il est négatif (un déficit commercial), c’est que le reste du monde est en excédent avec nous.
Cette équation à trois acteurs complexifie l’analyse, mais elle permet surtout de dresser une « carte » de toutes les configurations économiques possibles pour un pays. L’économiste australien Bill Mitchell, l’un des pères fondateurs de la MMT, utilise une visualisation simple et très parlante de cette carte : un diagramme en quatre quadrants3.
- L’axe horizontal représente le solde extérieur (à gauche, le déficit ; à droite, l’excédent).
- L’axe vertical représente le solde public (en haut, l’excédent ; en bas, le déficit).
- Tous les points situés au-dessus de la ligne à 45 degrés de chaque côté de l’axe vertical correspondent aux déficits du secteur intérieur privé et tous les points situés en dessous de la ligne à 45 degrés de chaque côté de l’axe vertical correspondent aux excédents du secteur intérieur privé.
Chaque quadrant de cette carte décrit un « monde » économique différent, une configuration macroéconomique spécifique.
Graphique n°2. Espace durable pour les États sans contraintes financières

- Quadrant en haut à droite (Excédent Public / Excédent Extérieur) : C’est la situation de pays comme l’Allemagne ou la Norvège. Ils exportent tellement plus qu’ils n’importent que leur excédent commercial massif « finance » à la fois l’épargne de leur secteur privé et l’excédent budgétaire de leur État. C’est un modèle viable, mais qui repose sur le fait que d’autres pays acceptent d’être en déficit vis-à-vis d’eux.
- Quadrant en bas à droite (Déficit Public / Excédent Extérieur) : C’est la configuration typique du Japon. Un fort excédent commercial s’ajoute au déficit public pour permettre un niveau d’épargne extrêmement élevé du secteur privé domestique. C’est une position très stable.
- Quadrant en haut à gauche (Excédent Public / Déficit Extérieur) : C’est une configuration rare et instable. Ici, le secteur privé est contraint de s’endetter massivement pour financer à la fois le surplus de l’État et le déficit avec l’étranger. C’est la situation qui a précédé la crise financière de 2008 en Espagne ou en Irlande.
- Quadrant en bas à gauche (Déficit Public / Déficit Extérieur) : C’est la position structurelle de pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et, comme nous allons le voir, la France. Dans ce monde, le déficit public est doublement nécessaire : il doit compenser à la fois le désir d’épargne du secteur privé et la « fuite » de revenus vers l’étranger due au déficit commercial.
Cette carte des possibles est cruciale. Elle montre qu’un État peut être en excédent, mais seulement sous des conditions très spécifiques (être un grand exportateur net). Elle montre surtout qu’il n’y a pas un seul « bon » modèle, mais des configurations différentes qui dépendent des caractéristiques de chaque économie.
Maintenant, la question clé est : où se situe la France sur cette carte ?
III. Le cas de la France : une démonstration par l’absurde
Maintenant que nous disposons de notre « carte des possibles », il nous faut y superposer une contrainte bien réelle qui pèse sur les pays de la zone euro : les règles budgétaires. C’est en comprenant l’interaction entre la structure de l’économie française et ces règles que l’on mesure toute l’absurdité du discours dominant.
De l’espace possible à l’espace soutenable sous contrainte
Comme l’a démontré Bill Mitchell, si un État souverain peut théoriquement atteindre n’importe quel point de la carte, toutes les positions ne sont pas soutenables à long terme. L’histoire économique nous apprend que le secteur privé ne peut pas s’endetter indéfiniment. La seule situation viable sur le long terme est donc celle où le secteur privé est globalement en excédent. Sur notre diagramme, cette zone « soutenable » correspond à tout l’espace situé en dessous de la ligne diagonale à 45°.
C’est ici que le drame européen se noue. Les traités européens ont imposé une limite artificielle : le déficit public d’un État membre ne doit pas dépasser 3% de son PIB. Cette règle vient tracer une ligne horizontale sur notre carte, amputant une large partie de l’espace soutenable qui serait normalement disponible.
Graphique n°3. Espace durable pour les États avec contraintes financières (le cas de la France)

Cet espace politique considérablement réduit n’affecte pas tous les pays de la même manière :
- La zone bleue représente l’espace politique (relativement large) des pays qui affichent un excédent commercial.
- La zone rouge représente l’espace politique (très restreint) des pays en déficit commercial. Pour eux, le déficit public doit être assez important pour financer à la fois l’épargne privée ET la « fuite » de revenus vers le reste du monde.
La France, confinée dans la zone rouge
Appliquons ce cadre à la France. Son économie est caractérisée par deux faits structurels têtus :
- Un secteur privé qui désire épargner (ce point a été développé plus haut) ;
- Un déficit commercial chronique4.
Ces deux caractéristiques combinées ne laissent aucune place au doute :
- Le déficit commercial place la France sur la partie gauche du graphique.
- Le besoin de financer l’épargne privée la pousse sous la ligne des 45°.
La France se situe donc inévitablement et structurellement dans la zone rouge. C’est ici que réside l’absurdité fondamentale de la situation : on a bâti une règle qui entre en conflit direct avec la réalité de l’économie qu’elle prétend encadrer. On a pris une nécessité – le déficit qui permet de financer l’épargne privée et de compenser notre déficit commercial – et on l’a transformée en un péché politique, en une faute de gestion à avouer chaque année à Bruxelles. Le résultat est un carcan qui ne se contente pas de limiter l’action publique : il la place en état de violation permanente. Les décideurs publics qui déplorent cette situation ne font donc que se plaindre des effets d’une cage dont ils défendent eux-mêmes les barreaux, une cage qui transforme la condition naturelle de notre économie en une crise perpétuelle
Et c’est ici que l’on peut mesurer toute l’absurdité du discours dominant. Lorsque nos dirigeants politiques et économiques déplorent le déficit public, que nous demandent-ils au juste ? Analysons les conséquences logiques de leur souhait : vouloir un excédent budgétaire en France, c’est exiger que les ménages et les entreprises non seulement cessent d’épargner, mais qu’ils s’endettent collectivement et massivement, année après année. C’est, en un mot, appeler de ses vœux une crise financière majeure.
Conclusion : Mettre fin à 50 ans d’erreur d’analyse
Au terme de cette démonstration, une conclusion s’impose avec la force de l’évidence : le « problème » du déficit public français n’a jamais été un problème économique. C’est un problème de compréhension.
Nous avons vu que le déficit de l’État n’est pas une « faute de gestion » ou une « anomalie » mais, au contraire, la conséquence mécanique et prévisible de la structure de notre économie. Il est le miroir comptable qui reflète à la fois le désir légitime d’épargne de notre secteur privé et le déficit chronique de nos échanges avec l’extérieur. Loin d’être la cause de nos maux, le déficit public a été, pendant cinquante ans, l’amortisseur qui a permis à l’économie française de fonctionner malgré ses déséquilibres.
Le véritable drame des « 50 ans de déficit » n’est donc pas budgétaire. Il est intellectuel. C’est le drame d’élites politiques, économiques et médiatiques qui, depuis un demi-siècle, s’obstinent à analyser un État moderne avec la grille de lecture d’un ménage ou d’une entreprise. C’est le symptôme d’une pensée économique prisonnière de métaphores simplistes (« remplir la cagnotte », « vivre au-dessus de ses moyens »), incapable de saisir les interactions les plus fondamentales d’un système macroéconomique. En répétant cette erreur fondamentale, ils entretiennent une confusion générale qui empêche tout débat public rationnel sur nos véritables choix de société.
Mais s’agit-il vraiment d’une simple erreur ? Ou faut-il y voir plutôt le paravent commode d’un projet idéologique ? Cette erreur d’analyse n’est en effet pas sans conséquence. C’est au nom de cette lutte absurde contre un symptôme que l’on justifie des politiques d’austérité qui freinent la croissance, que l’on sous-investit dans nos services publics et que l’on renonce à préparer l’avenir. L’obsession pour le déficit est un puissant outil de discipline politique. Elle présente l’austérité non comme un choix de société, mais comme une fatalité technique, neutralisant ainsi toute opposition. La fétichisation des soldes budgétaires nous détourne des vrais objectifs.
Il est donc grand temps de changer de paradigme. Et, au-delà du fait de seulement s‘indigner de l’indigence intellectuelle des décideurs publics, nous devrions certainement nous poser également une question plus exigeante : sommes-nous, en tant que citoyens, prêts à abandonner les fables rassurantes pour un débat adulte sur l’économie ? Un débat où la question pertinente n’est plus « Comment réduire le déficit ? », mais « Comment utiliser notre capacité budgétaire pour atteindre le plein emploi, réussir la transition écologique et garantir des services publics de qualité ? ». Un débat où le budget est enfin vu pour ce qu’il est : non pas un fardeau à réduire, mais le plus puissant outil au service de l’intérêt général.
Mettre fin à 50 ans de déficit est une chimère. Mettre fin à 50 ans d’erreur d’analyse est une nécessité urgente. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons enfin avoir un débat public rationnel sur les véritables enjeux de notre temps.
Notes
1. Warren Mosler, https://mmt-france.org/2021/07/29/2eme-escroquerie-avec-les-deficits-public-nous-laissons-le-fardeau-de-la-dette-a-nos-enfants/
2. Pour l’année 2024, le Tableau Economique d’Ensemble de l’INSEE est consultable ici : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8574722?sommaire=8574832
3. Bill Mitchell, (2018) : MMT and the external sector – redux
4. Il est important de noter que la perspective de la Théorie Monétaire Moderne (MMT) sur le commerce extérieur diffère radicalement de l’orthodoxie. La MMT raisonne en termes de flux réels : les importations sont un avantage réel (des biens et services que le pays reçoit), tandis que les exportations sont un coût réel (des biens et services que le pays cède). Par conséquent, un déficit commercial, qui signifie que les importations dépassent les exportations, n’est pas un problème en soi. Au contraire, il participe à l’enrichissement matériel de la population, qui bénéficie de plus de biens et services qu’elle n’en produit pour l’étranger. Inversement, un excédent commercial représente un coût net pour la nation, qui envoie plus de ressources réelles qu’elle n’en reçoit.
