par
L. Randall Wray
Levy Economics Institute of Bard College
Juillet 2020
Traduction par Robert Cauneau – MMT France
Levy Economics Institute
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Annandale-on-Hudson, NY 12504-5000
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ISSN 1547-366X
RÉSUMÉ
La théorie moderne de la monnaie (MMT) fait la synthèse de plusieurs traditions de l’économie hétérodoxe. Elle s’attache à décrire les opérations monétaires et budgétaires des nations qui émettent une monnaie souveraine. À ce titre, elle applique l’approche de la monnaie d’État (chartalisme) de Georg Friedrich Knapp, également adoptée par John Maynard Keynes dans son Treatise on Money. La MMT met l’accent sur la différence entre l’émetteur d’une monnaie souveraine et l’utilisateur d’une monnaie souveraine en ce qui concerne des questions telles que la marge de manœuvre en matière de politique budgétaire et monétaire, la capacité d’effectuer tous les paiements à leur échéance, la solvabilité et l’insolvabilité.
Toutefois, à la suite d’A. Mitchell Innes, la MMT reconnaît certaines similitudes entre les émissions de passifs souverains et non souverains, et intègre donc une théorie du crédit de la monnaie (ou » théorie de la monnaie endogène « , comme l’appellent habituellement les post-keynésiens) à la théorie de la monnaie étatique. La MMT utilise cette intégration dans l’analyse des politiques pour aborder des questions telles que les régimes de change, la politique de plein emploi, la stabilité financière et économique, ainsi que les défis actuels auxquels sont confrontées les économies modernes : augmentation des inégalités, changement climatique, vieillissement de la population, tendance à la stagnation séculaire et développement inégal. Cet article se concentre sur le développement de l’approche « Kansas City » de la MMT à l’Université de Missouri-Kansas City (UMKC) et au Levy Economics Institute du Bard College.
MOTS CLÉS : Théorie moderne de la monnaie (MMT) ; Finance fonctionnelle ; Chartalisme ; Théorie étatique de la monnaie ; Équilibres sectoriels ; Approche de Kansas City ; Garantie d’emploi ; Monnaie souveraine
CLASSIFICATIONS JEL : B1 ; B2 ; B52 ; E12 ; E5
INTRODUCTION
La naissance de la théorie moderne de la monnaie (MMT) remonte à un groupe de discussion en ligne des années 1990, Post Keynesian Thought (PKT). Warren Mosler, un gestionnaire de fonds spéculatifs, s’est joint à PKT en janvier 1996. Il avait rédigé un document, Soft Currency Economics1 (SCE) (Mosler 1996). Dès les premières semaines, il exposa les principes de base de l’analyse d’une monnaie souveraine : les impôts créent une demande pour la monnaie du souverain, les ventes d’obligations par le souverain ne sont pas une opération d’emprunt mais servent plutôt à drainer les réserves excédentaires du système bancaire, le souverain ne peut pas manquer de sa propre monnaie, et l’Etat doit fournir des emplois à un salaire minimum pour lutter contre le chômage. Si de nombreux participants à PKT se sont montrés peu réceptifs, voire hostiles, à ces idées, quelques-uns ont reconnu les fondements de ces arguments dans l’économie hétérodoxe. Parmi ceux qui étaient généralement favorables à ces idées, il y avait Basil Moore (associé à l’aile horizontaliste de la monnaie endogène), Paul Davidson (parmi les keynésiens « fondamentalistes »), Bill Mitchell (qui avait beaucoup plus tôt développé une approche du chômage basée sur les « stocks tampons »), Mat Forstater (qui allait agir en tant qu’historien économique et historien de la pensée économique et dont l’étudiante, Pavlina Tcherneva2, a été recrutée pour écrire une critique de l’article de Warren « Soft Currency Economics »), et moi-même.
Peu après cette première introduction sur PKT, Warren et Pavlina organisèrent une conférence à Bretton Woods en juin 1996. Basil, Charles Goodhart et moi-même, nous avons rejoint Warren et un certain nombre d’acteurs des marchés financiers (et quelques régulateurs) pour propager un nouveau cadre d’analyse des politiques macroéconomiques. Warren parvint à me convaincre d’écrire un nouvel ouvrage (Wray 1998) pour en poser les bases, tout en me fournissant un soutien financier. Deux centres de recherche furent rapidement mis en place : Bill Mitchell créa le Centre du plein emploi et de l’équité (CofFEE) à l’université de Newcastle, en Australie, et Warren, Mat et moi-même, nous créâmes le Centre du plein emploi et de la stabilité des prix (CFEPS).3 Plus tard, Bill ouvrit une branche européenne du CofFEE à Maastricht. De nombreuses conférences et séminaires furent organisés au CofFEE, au Levy et au CFEPS au fil des ans, non seulement pour affiner notre analyse, mais aussi pour situer les fondements de la MMT dans les diverses traditions hétérodoxes.
Dans ce qui suit, j’exposerai l’approche » Kansas City « 4 – c’est-à-dire la recherche développée au Levy Institute et à l’Université du Missouri-Kansas City (UMKC). Le développement parallèle de l’approche » Newcastle » de CofFEE était similaire mais partait de fondements hétérodoxes différents, tout comme la création originale de Mosler qui s’appuyait principalement sur des observations du monde réel tirées de son travail sur les marchés des obligations souveraines. En me concentrant sur le chemin vers la MMT en Amérique, je ne privilégie pas cette approche par rapport aux deux autres. Tout au long du chemin, nous étions en contact quasi permanent et nos différents parcours nous ont permis de progresser rapidement. À partir des premiers messages de Warren au début de janvier 1996, une poignée de chercheurs jetèrent les bases d’une nouvelle approche de la macroéconomie à la mi-1998. À peine vingt ans plus tard, la MMT a réalisé quelque chose d’assez rare pour l’économie hétérodoxe : elle fait la une des journaux dans le monde entier et, coup sur coup, elle a été d’abord dénoncée par tous les décideurs, politiciens et économistes respectables, pour ensuite être soudainement adoptée comme la réponse nécessaire à une pandémie mondiale5.
1. THÉORIE DE LA MONNAIE D’ÉTAT ET DU CHARTALISME
J’ai été exposé pour la première fois à la théorie de la monnaie d’État de Knapp à travers le Treatise on Money de Keynes en 1986, alors que je rédigeais ma thèse avec Jan Kregel en Italie6. J’ai intégré l’approche de Knapp dans ma thèse et dans le chapitre 2 de mon livre, Money and Credit in Capitalist Economies (1990), qui traitait également de la banque islamique, de l’essor de la banque en Europe occidentale, du développement de la banque moderne en Angleterre et de la logique imposée par l’utilisation de la monnaie dans un système capitaliste. Le reste du livre se concentrait sur le développement d’une approche de la monnaie endogène pour les banques privées. J’étais néanmoins intrigué par le lien entre l’État et la monnaie et j’ai commencé à lire des spéculations sur les origines de la monnaie.
Pendant mon séjour à Bologne, j’ai rencontré Otto Steiger et lu ses travaux qui établissaient un lien entre les origines de la monnaie et l’essor de la propriété privée (Heinsohn et Steiger, 1983). Cela m’a conduit aux écrits de Keynes pendant sa période de « folie babylonienne » (une préoccupation pour la monnaie en Babylonie7), ce qui a suscité un intérêt constant pour les premières monnaies de compte. Je ne croyais pas à l' »histoire du troc » de la monnaie car, à la fin des années 1970, j’avais lu Ancient Society (1877) de Lewis Henry Morgan et étudié la société tribale. L’échange de cadeaux dans les tribus n’avait rien à voir avec l’histoire du troc et de l’échange marchand sans monnaie, et la société tribale n’avait pas de monnaie. Il fallait donc établir un lien entre la monnaie et l’essor de la civilisation. À un moment donné dans les années 1990, Michael Hudson a donné une conférence à l’Institut Levy où il a affirmé que la monnaie avait été inventée par les temples de Mésopotamie dans le but de tenir des registres.8 Comme la nourriture la plus importante était le grain, il était logique de mesurer les provisions mensuelles des travailleurs des temples dans une unité de grain d’orge – la mina. Cela correspondait aux réflexions de Keynes. (Hudson a également fourni une délicieuse interprétation des dix commandements de la Bible, dont la plupart, selon lui, avaient trait à la monnaie et aux dettes. Par exemple, le commandement bien connu interdisant de convoiter la femme de son voisin proscrivait également de convoiter l’âne de son voisin, un commandement apparemment pervers et négligé. Comme l’a expliqué Hudson, cela avait à voir avec le fait de mettre le voisin en servitude pour dettes et n’avait rien à voir avec la fornication).
En avril 1997, j’ai présenté une vision alternative des origines de la monnaie dans mon discours présidentiel à l’Association for Institutional Thought (AFIT), en soulignant le lien entre la monnaie et les autorités.9 Je suis revenu sur l’approche chartaliste ainsi que sur les origines de la monnaie dans mon deuxième livre, Understanding Modern Money (1998a), écrit entre l’été 1996 et l’automne 1997. À l’époque, nous travaillions à l’Institut Levy et avions découvert un article de 1913 de A. Mitchell Innes (comme nous le verrons plus loin, nous avons trouvé un peu plus tard son article de 1914 qui abordait plus clairement la nature de crédit de toute monnaie – voir Innes [1913, 1914] et Wray [2004]). Pour moi, Innes a clairement exposé non seulement les origines de la monnaie, mais aussi la nature de la monnaie, et les liens entre la monnaie de l’État et la monnaie de crédit privée (voir ci-dessous). Nous avons également découvert que Keynes (1914) avait revu l’article d’Innes de 1913 en 1914 dans l’Economic Journal. Il est probable que c’est ce qui a conduit à sa « folie » une demi-décennie plus tard. Il est également intéressant de noter que Keynes semble avoir joué un rôle dans la traduction du livre de Knapp de l’allemand vers l’anglais en 1924.
Au cours de cette période, Mat Forstater a apporté des preuves substantielles à l’appui de la thèse de Warren selon laquelle « les taxes conduisent la monnaie », grâce à son étude de l’Afrique coloniale (ainsi que de l’Amérique coloniale – voir ci-dessous) et d’exemples bien connus tels que la « monnaie marchandise » des coquilles de cauris. Comme l’a démontré Mat, les gouverneurs coloniaux ont bien compris que le moyen de monétiser l’économie coloniale était d’imposer des taxes payables dans la monnaie de la couronne. Comme l’a insisté Innes, il n’existe aucun exemple de monnaie marchandise – la valeur d’une pièce d’or est établie par la nécessité de payer des impôts. Mat a montré que c’était également le cas de la monnaie en coquille de cauris, ainsi que de la fameuse « monnaie en roue de pierre » des îles Yap. Tous les tropes de l’histoire de l’économiste sur Robinson Crusoé et Vendredi choisissant un moyen d’échange pratique pour éliminer les coûts de transaction du troc se sont avérés faux. La monnaie n’était pas une invention des individus mais plutôt un instrument des autorités. Mon livre de 1998 passe en revue une variété d’exemples historiques : L’étude d’Adam Smith sur la monnaie et les banques au XVIIIe siècle ; les explications de Keynes dans le Traité et le volume XXVIII de ses Œuvres complètes ; Innes sur les bâtons de comptage dans l’Europe médiévale ; l’Amérique coloniale (également reprise par Smith) ; et les expériences disparates du Nord et du Sud en matière d’émission de monnaie et d’inflation pendant la guerre civile américaine. Les preuves du rôle de l’État dans la création et l’évolution de la monnaie sont accablantes.
Enfin, je crois que Mat est celui qui a mis en lumière l’argument d’Abba Lerner selon lequel « la monnaie est une créature de l’État » : « [Q]uelle que soit l’histoire de l’or, à l’heure actuelle, dans une économie qui fonctionne normalement, la monnaie est une créature de l’État. Son acceptabilité générale, qui est son attribut le plus important, dépend ou non de son acceptation par l’État » (Lerner 1947, 313). Il poursuit en affirmant que l’État peut rendre n’importe quoi acceptable en tant que monnaie simplement en déclarant qu’il « acceptera la monnaie proposée en paiement et autres obligations envers lui-même », ce qui garantit que même le papier-monnaie non recouvrable (souvent appelé « monnaie fiduciaire ») sera généralement accepté, même par ceux qui n’ont pas d’obligations envers l’État, « parce qu’ils savent que les contribuables, etc. En bref, « les impôts conduisent la monnaie ».
En 1997, Charles Goodhart a publié un article intitulé « One Government, One Money », dans lequel il affirme que « l’école alternative, Chartaliste, considère que le pouvoir de créer de la monnaie est intimement lié à l’existence stable du gouvernement en général et à sa capacité à lever de la monnaie par le biais de la fiscalité en particulier, et par conséquent n’a aucune difficulté à expliquer ou à prédire l’observation empirique presque universelle de « un État, une monnaie » ». Comme l’avait dit Wynne Godley en 1992 : « Il faut souligner d’emblée que l’établissement d’une monnaie unique dans la CE mettrait effectivement fin à la souveraineté des nations qui la composent et à leur pouvoir de prendre des mesures indépendantes sur les grandes questions. Comme l’a fait valoir M. Tim Congdon avec beaucoup de pertinence, le pouvoir d’émettre sa propre monnaie, de faire des traites sur sa propre banque centrale, est le principal élément qui définit l’indépendance nationale. Si un pays abandonne ou perd ce pouvoir, il acquiert le statut de collectivité locale ou de colonie. »
C’est pourquoi, dès le début, la MMT s’est montrée sceptique quant à l’expérience de l’euro10.
Hyman Minsky m’avait prévenu de ne pas faire de « Genèse » (histoires d’origine) dans la dissertation. Mais je me souviens qu’il avait expliqué en classe que si nous acceptons la monnaie de l’État, c’est parce que nous avons des obligations, comme les impôts, qui doivent être payés en monnaie.11 Il a ensuite étendu l’analogie à la monnaie des banques : nous l’acceptons parce que nous devons rembourser les prêts aux banques. En suivant Knapp, Innes, Minsky, Mosler, Goodhart, et ce que nous avons appris de l’expérience historique, nous avons résumé notre point de vue comme suit : La MMT insiste sur le fait que le cas habituel a été que chaque État-nation choisit sa propre monnaie de compte, émet une monnaie libellée dans cette monnaie de compte et impose des obligations (comme les impôts) payables dans cette monnaie. C’est la vision succincte de la monnaie selon le point de vue chartaliste et une grande partie de l’analyse de la MMT découle de cette reconnaissance.
2. LA MONNAIE DE CRÉDIT : LE CIRCUIT MONÉTAIRE ET LA MONNAIE ENDOGÈNE
Au cours des années 1980, les post-keynésiens ont adopté une approche de la monnaie endogène. Basil Moore a développé ce qu’il a appelé « l’horizontalisme », qui considère à la fois l’offre de monnaie et l’offre de réserves comme horizontales à un taux d’intérêt fixé de manière exogène. Cette approche s’opposait à l’approche monétariste « verticaliste » qui considérait l’offre de monnaie comme exogène (fixée par la banque centrale) et le taux d’intérêt comme déterminé de manière endogène par le marché. Marc Lavoie (1985) a contribué à la renaissance d’une approche de la monnaie par les circuits, fondée sur des travaux antérieurs d’économistes français ; cette approche est devenue l’approche circuitiste franco-italienne. Sa vision de la banque rappelait la doctrine de la monnaie réelle (la monnaie est créée pour financer le processus de production) et était cohérente avec la théorie monétaire de la production (la production commence avec de l’argent pour produire des marchandises à vendre pour plus d’argent) adoptée par les trois grands « pères » des différents courants de l’hétérodoxie : Marx, Veblen et Keynes. Ces deux approches ont rejeté l’histoire du multiplicateur de dépôt des manuels scolaires, insistant sur le fait que la monnaie est créée ex nihilo (« de toutes pièces »). Les banques centrales fournissent des réserves utilisées par les banques à des fins de compensation (et, dans l’histoire horizontaliste, elles doivent toujours satisfaire la demande pour atteindre leur objectif de taux d’intérêt à un jour).
Dans les deux approches, le rôle de l’État est minimisé. Augusto Graziani (peut-être le principal partisan de l’approche par les circuits) insiste sur le fait que l’État est comme tout autre utilisateur de monnaie et qu’il est soumis aux mêmes règles : il n’a pas de droits de » seigneuriage » et ne peut pas régler ses dettes en utilisant ses propres engagements (Graziani 2003). La plupart des exposés de l’approche en circuit n’incluent même pas un État. De même, l’État est exclu de la plupart des discussions horizontales et le rôle de la banque centrale se limite généralement à fixer le taux d’intérêt cible au jour le jour et à satisfaire pleinement la demande de réserves des banques. Les horizontalistes ont été parmi les critiques hétérodoxes les plus véhéments de la MMT. Toutefois, comme nous l’avons mentionné plus haut, Moore a participé aux premières discussions avec Mosler sur la PKT et a été l’un des premiers à comprendre l’affirmation de Mosler selon laquelle les ventes d’obligations d’État constituent une » ponction des réserves » et non une opération d’emprunt.
Dans mon livre de 1990, j’ai exploré l’histoire de l’approche de la monnaie endogène depuis les débats entre banking school et currency school (années 1830-40) jusqu’à Marx, Keynes et Schumpeter. Je faisais valoir que, si les conceptions de la monnaie endogène étaient courantes, voire dominantes, jusqu’à la Théorie générale de Keynes, les « keynésiens » et les monétaristes de l’après-guerre ont adopté les approches de la monnaie exogène et du multiplicateur de dépôt. Un renouveau de la monnaie endogène peut être retracé à partir de Nicholas Kaldor et du Comité Radcliffe (1959), des travaux de John Gurley et Edward Shaw à la fin des années 1950, de James Tobin (1963) et de Minsky (à partir de la fin des années 1950). Moore et d’autres horizontalistes interprètent le traitement de la monnaie par Keynes dans la Théorie générale comme exogène (fixé par la banque centrale) et affirment que sa théorie de la préférence pour la liquidité est incompatible avec une monnaie endogène. Dans mon livre de 1990 et ailleurs, j’ai intégré la théorie de la préférence pour la liquidité de Keynes (du chapitre 17 de la Théorie générale) à son approche de la monnaie endogène (qui était claire dans le Traité). J’ai fait valoir que si les chapitres 13 et 15 peuvent être interprétés dans le sens qui a conduit à l’analyse orthodoxe de l’ISLM (avec une offre de monnaie exogène), l’approche du chapitre 17 de Keynes sur l’évaluation des actifs fournit l’exposé rigoureux de sa théorie de la préférence pour la liquidité, ce qui est parfaitement cohérent avec la monnaie endogène12.
Dans ma thèse et dans le livre de 1990, j’ai fourni une analyse institutionnelle approfondie des pratiques de la banque moderne. Je discutais notamment de l’essor de la « banque non bancaire » (ce que l’on a appelé plus tard le « shadow banking ») et du recours croissant des banques aux opérations hors bilan. J’ai montré que les prêts directs des banques étaient déjà tombés à seulement 18 % de l’augmentation de la dette émise par les sociétés non financières en 1986. J’ai mis en garde contre la nouvelle tendance à la titrisation et à l’utilisation de produits dérivés qui pourrait sembler permettre aux banques de couvrir les risques, mais que « l’interdépendance des engagements au bilan et hors bilan, ou la covariance des chocs, peut conduire à la transmission des chocs dans tout le système » (Wray 1990, 215-16). J’ai fait valoir que le risque de crédit se concentrait en fait de plus en plus dans un nombre réduit d’institutions géantes, et que cela reviendrait à hanter la Fed, car elle devrait finalement agir comme prêteur en dernier ressort pour couvrir même les éléments hors bilan. C’est précisément ce qui s’est produit lors de la crise financière mondiale qui a débuté près de deux décennies plus tard, en 2007.
Dans tout cela, j’ai suivi le point de vue de Minsky selon lequel « tout le monde peut créer de l’argent, le problème est de le faire accepter ». Dans le livre de 1990, j’ai utilisé la notion de « pyramide des passifs » de Minsky, avec les passifs gouvernementaux les plus acceptables au sommet, puis les passifs des banques à charte, les passifs des « banques non bancaires », les obligations des sociétés non financières et, enfin, les dettes des petites entreprises et des ménages à la base. Cette pyramide reflète l’acceptabilité et la liquidité, les entités situées au bas de la pyramide utilisant les dettes situées plus haut dans la pyramide pour les paiements. La compréhension de Minsky de « l’argent et de la banque » était beaucoup plus profonde que celle des développeurs et des adeptes des approches horizontaliste ou circuitiste, qui se concentraient sur une vision dépassée des « vrais billets » des banques commerciales. Minsky a été l’un des premiers à reconnaître pleinement l’importance de la titrisation, affirmant en 1987 que « ce qui peut être titrisé le sera » (Minsky et Wray 2008). Il a ensuite analysé les énormes changements du système financier qui ont suivi les innovations des années 1980 dans une série d’articles et de conférences au Levy Institute au début des années 1990. Son programme de recherche au Levy s’est attaqué à la réforme visant à « reconstituer le système financier pour promouvoir le développement du capital de l’économie » (qui s’est poursuivi après sa mort). J’ai mis en garde contre la spéculation financière qui conduirait à l’effondrement dès 1998 et jusqu’à la crise financière mondiale de 2007.13
Certains critiques ont tenté à tort de prétendre que le MMT laisse de côté le système financier privé. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Les partisans du MMT à Kansas City/Levy ont été à l’avant-garde de l’analyse de l’évolution du système financier, en s’appuyant sur les épaules de Minsky.
3. LA NATURE DE LA MONNAIE
En plus de l’article d’Innes de 1913 mentionné ci-dessus, nous avons également été influencés par son deuxième article de 1914. Non seulement Innes fournit l’exposition la plus claire de la monnaie d’État, mais il inclut la monnaie d’État comme une catégorie de monnaie de crédit, posant une loi universelle de la dette : l’émetteur d’une dette doit accepter de la reprendre en paiement. Cela s’applique de la même manière au gouvernement, aux banques et aux entités non bancaires, sans oublier les différents degrés d’acceptabilité des dettes évoqués plus haut. Innes appelle cela le rachat : lorsqu’un contribuable rend à l’État sa monnaie en paiement de ses impôts, le contribuable et l’État sont rachetés : le contribuable n’a plus de dette fiscale et l’obligation de l’État d’accepter sa propre monnaie est également remplie. La comptabilité en quadruple entrée montre que deux actifs et deux passifs sont simultanément rayés des bilans des deux parties.
Quelle est donc la nature de la monnaie ? Tout d’abord, il y a la monnaie de compte, l’unité de mesure dans laquelle les comptes sont tenus. Ensuite, il y a l’enregistrement lui-même. Keynes ([1930]1976) fait une distinction entre les deux, appelant la monnaie de compte le « nom ou la description » et le document lui-même « la chose » : « L’État, par conséquent, intervient tout d’abord comme l’autorité de la loi qui impose le paiement de la chose qui correspond au nom ou à la description dans les contrats. » Il poursuit en affirmant que cela a été le cas pendant « au moins quatre mille ans »14 C’est pourquoi la MMT commence par la monnaie de l’État, contrairement à l’approche en circuit qui commence par les banques privées, ou à l’horizontalisme qui ignore le rôle important joué par l’État dans le choix de la monnaie de compte, l’émission des obligations qui résident au sommet de la pyramide et l’exécution des contrats privés libellés dans sa monnaie de compte.
Plus haut, j’ai discuté de la proposition de Heinsohn et Steiger selon laquelle la monnaie est née avec l’apparition de la propriété privée – une idée qui m’a d’abord séduit, mais qui était en contradiction avec les spéculations de Keynes et les recherches de Hudson. Au cours de la rédaction de mon livre de 1998, nous avons découvert les travaux de Phillip Grierson, un numismate de premier plan qui a spéculé sur les origines de la monnaie dans un court ouvrage (Grierson 1977), offrant une alternative convaincante. Selon lui, la notion de mesure de la dette dans une unité de compte pourrait provenir de l’ancienne pratique tribale du wergild. Alors que les « amendes » du wergild étaient mesurées en nature, il soutient qu’avec l’évolution vers la civilisation, les assemblées publiques qui imposaient des amendes ont pu choisir une unité de compte (comme l’unité de grain d’orge) pour mesurer les dettes.
Cela nous amène à l’histoire de Hudson qui situe les origines de la monnaie dans la tenue de registres dans les temples de Mésopotamie. Cela explique également l’étroite relation religieuse de nombreux termes liés à l’argent et à la dette, tels que rédemption et jubilé de la dette, et pourquoi dette et péché sont synonymes.15 La monnaie n’est pas née de la recherche d’un moyen d’échange réduisant les coûts de transaction, mais elle a plutôt émergé de la dette, qui est elle-même une relation sociale. Comme l’insiste Grierson, c’est beaucoup plus difficile que de trouver une mesure pratique pour la longueur, le poids ou le volume – bien que chacune de ces mesures ait également nécessité un consensus social. Et bien qu’il puisse y avoir un très petit nombre d’exemples d’institutions privées créant des monnaies de compte (la monnaie de compte de l’Europe du Nord, discutée par Knapp et dans mon livre de 1990, en serait un exemple), comme le soulignent Keynes et Goodhart, la règle pour les « quatre mille ans au moins » passés a été une monnaie de compte choisie par les autorités.
Stephanie (Bell) Kelton a entrepris une recherche à la British Library pour voir si Innes avait écrit d’autres ouvrages sur la monnaie, découvrant un traité fascinant intitulé Martyrdom in our Times, une enquête sur l’histoire de la punition dans la civilisation occidentale16. Dans un sens important, ce texte peut être considéré comme la troisième partie de la trilogie d’Innes sur la monnaie et la dette, prolongeant l’analyse de Grierson qui situe la coutume tribale du wergild comme l’histoire de la « Genèse » de la monnaie, comme le wergild est également la « Genèse » des systèmes de « justice » occidentaux modernes. Les premières prisons n’avaient pas pour but de punir, mais plutôt de s’assurer que les familles payaient les amendes aux autorités – tout comme les épouses étaient détenues comme « servantes » en Mésopotamie pour garantir le paiement des dettes.17 Comme l’a fait valoir Innes, l’utilisation à grande échelle de l’emprisonnement à des fins de punition ne date que des 18e et 19e siècles. Tout au long de l’histoire occidentale, l’incarcération a été utilisée principalement pour retenir l’accusé jusqu’à son procès, ou pour retenir le condamné jusqu’au paiement de ses dettes ou de ses amendes. Les notions modernes selon lesquelles les coupables devraient être détenus en prison pour les punir et/ou les réformer – ou pour les forcer à » payer leur dette à la société » dans le cadre d’une » rédemption » – étaient étrangères aux concepts de justice jusqu’à une période remarquablement récente.18
L’évolution de la » justice » en Occident a impliqué l’usurpation progressive du droit des victimes à l’indemnisation – non pas pour prévenir les crimes (et donc éliminer la possibilité de percevoir des amendes !) mais comme source de » revenus « . Avec le développement du capitalisme et le développement concomitant d’une classe sous-employée et déplacée, les crimes commis par ceux qui n’ont pas la capacité de payer ont augmenté, ce qui a conduit à un recours accru à la peine de mort. Les victimes ayant été progressivement exclues de toute indemnisation, elles ont tout naturellement soutenu un recours accru à la peine capitale.19 La détention d’un grand nombre de prisonniers étant coûteuse, les prisonniers étaient loués comme main-d’œuvre bon marché, surtout après la fin de l’esclavage. En cas de pénurie de main-d’œuvre, les shérifs procédaient à des arrestations pour reconstituer les « chaînes de travail ». Si les syndicats ont réussi à limiter l’utilisation de la main-d’œuvre carcérale dans les années 1930, le « keynésianisme pénal » – l’utilisation de la main-d’œuvre carcérale par certaines des plus grandes entreprises du monde – a fait un retour en force dans les années 1990.20 Nous pouvons donc émettre l’hypothèse que la civilisation a transformé la tradition du wergild en deux voies, l’une menant à la « monnaie moderne » et l’autre à « l’incarcération moderne », chacune avec sa propre notion de la dette et de la rédemption !
En cours de route, nous avons inclus les travaux de nombreuses autres personnes qui ont souligné la nature sociale et la dette de la monnaie, notamment Geoff Ingham (2000) et Dudley Dillard (1980). Le principe de rachat a été le mieux illustré par Farley Grubb (2019) dans un travail relativement récent sur le papier-monnaie colonial américain (qui avait également attiré l’attention d’Adam Smith). Comme il le montre, parce que les premières colonies n’avaient pas le droit d’émettre des pièces de monnaie et étaient obligées de compter sur un approvisionnement insuffisant en monnaie britannique, elles ont eu l’idée d’émettre du papier-monnaie. Une colonie votait une loi autorisant l’impression d’un nombre spécifique de billets à dépenser directement. En même temps, elle adoptait une nouvelle loi sur les impôts qui devrait rapporter, sur plusieurs années, un montant plus ou moins égal à la valeur des billets émis. Au fur et à mesure que les recettes fiscales étaient perçues, les billets étaient brûlés. Les taxes étaient appelées « taxes de rachat », en reconnaissance de l’objectif reconnu : les taxes sont destinées au rachat et non au financement des dépenses. Les dépenses auraient déjà été financées au moment de l’émission des billets, de sorte que l’objectif de la taxe était de créer une demande de billets à utiliser pour payer les impôts. Une fois remboursés, les « revenus « 21 n’avaient aucune autre utilité.
Les économistes ont longtemps été aveuglés par les métaux brillants lorsqu’il s’agit de monnaie, se concentrant sur la valeur de la marchandise précieuse des pièces. Cela a conduit à une vision de la monnaie marchandise qui semble soutenir l’histoire du troc, tout en offrant une compréhension erronée et dangereuse de la détermination de la valeur de la monnaie. L’abandon de l’étalon-or a longtemps été considéré comme la voie de l’inflation, la valeur de la monnaie étant censée être déconnectée et réduite à rien de plus que la « confiance » dans un gouvernement irresponsable. Cependant, une étude attentive démontre que, premièrement, la monnaie a précédé les pièces métalliques de plusieurs milliers d’années et, deuxièmement, la valeur des pièces n’a généralement pas été déterminée par la teneur en métaux précieux. Les premières pièces ont été produites sous Pheidon d’Argos au septième siècle avant J.-C. (Wray 1990, 7).22 Bien que l’utilisation de métaux précieux dans les pièces ait été courante par la suite, ces pièces étaient trop précieuses pour être utilisées dans le commerce quotidien. Comme en Mésopotamie, la plupart des échanges commerciaux s’effectuaient par le biais du crédit, enregistré sous forme de décomptes » à la craie sur l’ardoise « , les dettes étant réglées généralement une fois par an à la récolte, voire moins fréquemment. (Voir McIntosh [1988] pour une étude de Londres durant la période 1300-1600.) Les rois européens s’appuyaient largement sur des bâtons de comptage – des registres de dettes – comme le soutenait Innes. Quoi qu’il en soit, les pièces circulaient le plus souvent à une valeur nominale bien supérieure à la valeur marchande de la pièce.
La valeur nominale était fixée aux » caisses publiques « , c’est-à-dire à la valeur annoncée par le souverain émetteur pour le paiement des dettes envers l’autorité. Cette valeur pouvait être modifiée par simple annonce – en envoyant le crieur public pour « crier » la valeur – ce qui était reconnu comme un moyen efficace et approprié d’augmenter la charge fiscale, à condition de ne pas aller trop loin. Le droit romain proclamait que les tribunaux n’appliqueraient que la valeur nominale d’une pièce, et non sa valeur « réelle » en métal précieux (comme Innes l’a correctement affirmé). J’ai établi un lien entre l’utilisation continue des métaux précieux dans les pièces de monnaie pendant « l’âge des conquêtes » et la nécessité d’effectuer des paiements en dehors de la juridiction de l’émetteur de la pièce, en particulier pour engager et approvisionner des mercenaires (Wray 1998a). Il est reconnu depuis longtemps que la valeur élevée des pièces de métal précieux les rendait particulièrement utiles pour payer les salaires des » soldats et des marins » – avec des paiements forfaitaires importants et peu fréquents – et qu’une fois émises, elles étaient remboursées en paiements d’impôts (Crawford 1970).23 Comme ces soldats et ces marins pouvaient se trouver loin de chez eux, le métal précieux incorporé leur garantissait de conserver une certaine valeur à l’étranger, même si l’émetteur des pièces perdait la guerre.24
4. CONSOLIDATION ET COORDINATION DU BILAN : OU, COMMENT LE GOUVERNEMENT DÉPENSE VRAIMENT
La MMT a toujours reconnu que la banque centrale moderne fixe la cible du taux du financement à un jour. Aux États-Unis, la Fed fixe directement le taux d’escompte auquel elle prête des réserves et cible le taux des fonds fédéraux auquel les banques se prêtent des réserves entre elles. Avant la crise financière mondiale, la Fed ne payait pas d’intérêts sur les réserves, mais depuis la crise, elle utilise le taux payé sur les réserves pour fixer un plancher au taux des fed funds, tandis que le taux d’escompte sert de plafond. Les banques centrales ont toute latitude pour déterminer de combien le taux « du marché » (taux des fed funds aux États-Unis) s’écarte de l’objectif. Avant 1994, la Fed n’annonçait pas sa cible, et le marché devait donc la trouver ; depuis que la Fed annonce toute modification de sa cible, le taux des fed funds évolue rapidement vers la cible. Certaines fluctuations se produisent encore, en partie parce que certaines institutions qui détiennent des réserves n’ont pas accès à la fenêtre d’escompte (le taux des fonds fédéraux peut donc être poussé au-dessus du plafond du taux d’escompte). Tout ceci est cohérent avec la monnaie endogène post-keynésienne et les vues horizontalistes.
Mosler a introduit l’idée que nous devrions considérer les ventes d’obligations du Trésor comme faisant partie de la politique monétaire, c’est-à-dire comme une opération de drainage des réserves au lieu d’une opération d’emprunt. La MMT soutient que toutes les dépenses du Trésor prennent la forme d’une augmentation des réserves bancaires, la banque réceptrice créditant alors le compte de dépôt du bénéficiaire des dépenses de l’Etat. Dans un système de réserves fractionnaires, cela crée des réserves excédentaires. Avant que la Fed ne verse des intérêts sur les réserves, les réserves excédentaires systémiques exerçaient une pression à la baisse sur le taux des fonds fédéraux et, si cette pression n’était pas levée, le taux pourrait tomber à zéro. Les ventes d’obligations entraînent des débits de réserves bancaires, ce qui atténue cette pression.
L’idée de Mosler (en tant que trader en titres) était que cela est vrai que la vente d’obligations soit effectuée par le Trésor (nouvelles émissions) ou par la banque centrale (ventes sur le marché libre) – dans les deux cas, la fonction, qui consiste à retirer des réserves, est la même. Stephanie (Bell) Kelton et moi-même avons eu la chance d’étudier la monnaie et la banque avec John Ranlett à la California State University-Sacramento (bien qu’à quelques décennies d’intervalle) et avons été formés aux comptes en T de ces opérations, de sorte que nous avons immédiatement reconnu que Mosler avait raison.25 Les dépenses publiques introduisent des réserves dans le système bancaire, tandis que les impôts et les ventes d’obligations les enlèvent. Pourquoi parlerions-nous d’une opération d’emprunt budgétaire lorsqu’elle est effectuée par le Trésor, mais d’une opération de politique monétaire lorsqu’elle est effectuée par la banque centrale ? Rétrospectivement, l’horizontalisme n’a absolument pas tenu compte de cet aspect – il n’y a eu aucune discussion sur l’impact fiscal sur les réserves des dépenses, des impôts et des ventes d’obligations par le Trésor. C’est étrange, en effet, car l’impact de la politique budgétaire sur les réserves bancaires est normalement supérieur de plusieurs ordres de grandeur à l’impact des opérations purement « monétaires » des banques centrales.
Bien sûr, les opérations dans le monde réel sont plus compliquées et impliquent un certain nombre d’étapes et de participants institutionnels, y compris les banques d’affaires, les comptes d’impôts et de prêts dans les banques de dépôt spéciales et les comptes du Trésor à la banque centrale. Pour des raisons de simplicité, la MMT regroupe parfois le Trésor et la banque centrale dans un « bilan de l’État », éliminant les opérations internes entre eux et ignorant certaines étapes intermédiaires qui impliquent les banques spéciales. Cela a conduit à la création d’une sous-branche de l’économie post-keynésienne qui accuse la MMT de simplification excessive. Cependant, dès le début, la MMT a cherché à exposer tous les détails opérationnels – à un degré qui n’avait jamais été tenté par les économistes universitaires (et certainement pas par les post-keynésiens). Stephanie a commencé ces recherches alors que j’écrivais mon livre de 199826, et les détails de la coordination entre la Fed et le Trésor ont été amplifiés par elle (Bell 2000) et plus tard par Scott Fullwiler (2010) et Eric Tymoigne (2016) pour les États-Unis et Felipe Rezende (2009) pour le Brésil. Cependant, comme le montrent tous ces travaux, la » consolidation » du modèle simplifié ne trompe pas, car les soldes finaux restent les mêmes, quelle que soit la profondeur des étapes intermédiaires.
Alors que l’orthodoxie (et la plupart des économistes hétérodoxes) soutient que le gouvernement fait face à une contrainte budgétaire similaire à celle des ménages et des entreprises, la MMT soutient que l’émetteur d’une monnaie ne fait face à aucune contrainte budgétaire (autre que le budget adopté par les législateurs). L’exposé typique présente la contrainte comme suit G = T + dB + dHPM, où G représente les dépenses publiques plus les paiements d’intérêts sur la dette, T les recettes fiscales (moins les transferts), dB les nouvelles émissions d’obligations et dHPM » l’impression de monnaie à fort pouvoir d’achat » (nouvelles émissions d’espèces plus réserves). En outre, la méthode de financement est considérée comme un choix – le gouvernement choisit de recourir aux impôts, à l’emprunt ou à l’impression monétaire pour payer les dépenses. L’emprunt peut faire grimper les taux d’intérêt et évincer les emprunts et les dépenses privés ; au-delà d’un certain point, il augmente le risque de défaut et peut conduire à l’insolvabilité. L’impression monétaire peut provoquer l’inflation.
La MMT objecte qu’il s’agit d’une identité ex post, et non d’une contrainte ex ante. De plus, le » financement » prend toujours la forme d’un crédit aux réserves bancaires (et d’un crédit par une banque privée au compte du bénéficiaire) – l’État ne » choisit » pas d’utiliser les impôts, la monnaie ou les obligations. En effet, les dépenses impliquent normalement les trois, même si le budget est « équilibré » ou excédentaire à la fin de la période comptable. Cela est dû aux procédures auto-imposées adoptées par le trésor et la banque centrale. Il n’existe pas de « financement spécial du déficit » : le gouvernement est « financé » au fur et à mesure de ses dépenses, le déficit n’étant enregistré qu’a posteriori. Si la banque centrale paie des intérêts sur les réserves, elle peut alors choisir de laisser les réserves excédentaires dans le système bancaire ou de les drainer par des ventes d’obligations. Ce n’est qu’en ce sens que l’on peut dire qu’il y a un choix entre « utiliser » des obligations ou de la monnaie à fort pouvoir d’achat, mais ce choix est fait après que les dépenses aient été effectuées. En outre, les recettes fiscales au cours d’une année sont déterminées de manière endogène (et hautement procyclique) – elles ne constituent pas un choix discrétionnaire à utiliser comme moyen de financement des dépenses.
Les déficits publics ne font pas monter les taux d’intérêt (comme dans les histoires d’éviction et de fonds prêtables) ; toutes choses égales par ailleurs, ils exercent une pression à la baisse sur le taux d’intérêt au jour le jour car ils entraînent des crédits nets de réserves bancaires. C’était l’idée originale de Mosler : les ventes d’obligations drainent les réserves excédentaires pour aider la banque centrale à empêcher les taux d’intérêt de tomber en dessous de l’objectif. Il pourrait être vrai que, si le Trésor choisit d’émettre des obligations d’une maturité particulière que les marchés ne veulent pas acheter, cela pourrait faire monter les taux de cette maturité. Mais il s’agirait alors d’une erreur de « gestion de la dette », et non d’une conséquence inévitable des déficits. Une fois que la banque centrale paie des intérêts sur les réserves, les ventes d’obligations ne sont plus nécessaires pour maintenir les taux cibles.
Elles peuvent encore être nécessaires en raison des procédures opérationnelles adoptées – par exemple, l’interdiction faite à la banque centrale de provisionner des découverts pour le trésor. Dans ce cas, un trésor public peut vendre de nouvelles émissions avant de dépenser – ce qui nécessite que la banque centrale s’assure que les banques disposent des réserves dont elles auront besoin pour acheter les obligations. Cela se fait en prêtant des réserves ou par des achats sur l’open market coordonnés avec la nouvelle émission du Trésor. Toutefois, la banque centrale peut toujours retirer les nouvelles obligations des marchés en recourant, par exemple, à l' »assouplissement quantitatif » (QE).
Après de multiples séries de trillions de dollars d’assouplissement quantitatif, il devrait maintenant être évident qu’en ce qui concerne l’inflation, il n’y a aucune différence entre laisser les réserves dans les banques ou les retirer par la vente d’obligations. Les réserves restent dans le système bancaire et ne peuvent pas en sortir pour provoquer des ravages inflationnistes – tout ce que les réserves excédentaires peuvent faire, c’est pousser le taux au jour le jour à zéro ou au taux de soutien payé par la banque centrale. L’assouplissement quantitatif était en fait un échange de durée – il réduisait l’échéance de l’encours de la dette publique – des obligations à long terme aux réserves, ce qui diminuait les revenus des banques. Dans la mesure où les banques centrales ont acheté des actifs en difficulté (c’est-à-dire des titres adossés à des créances hypothécaires non assurés), cela a pu rendre une banque insolvable solvable – mais à moins que le gouvernement ne soit prêt à forcer ces banques à se résoudre, cela a fait très peu de différence pour leurs opérations. En bref, comme nous l’avons soutenu dès le début, l’assouplissement quantitatif n’était pas susceptible de stimuler les prêts et les dépenses, de sorte que les achats d’actifs par la banque centrale ne seraient pas inflationnistes en soi.27
Cela ne signifie pas pour autant que les dépenses publiques ne peuvent pas être trop importantes ou mal orientées. Mais si c’est le cas, ce sont les dépenses (nettes) qui provoquent l’inflation, et non le « choix » entre l’emprunt ou l’impression monétaire. Des dépenses privées trop importantes provoqueraient de la même manière des pressions inflationnistes. Comme Stephanie Kelton est connue pour le dire, « les caisses enregistreuses ne font pas la différence » entre les dépenses privées et publiques. Quoi qu’il en soit, c’est le « trop de dépenses » et non le « trop de monnaie » qui présente un danger d’inflation. La manière exacte dont le gouvernement dépense n’est pas un sujet de préoccupation en matière d’inflation.
Notes
- L’expression « Soft currency » désigne une monnaie qui n’est pas indexée sur un taux de change fixe – ce que la MMT appelle une monnaie souveraine.
- Pavlina occupera plus tard le poste de directrice adjointe du CFEPS (voir ci-dessous).
- Nous avons d’abord tenté de l’héberger à l’Université de Denver, mais cela n’a pas abouti ; il a été temporairement hébergé à l’Institut d’économie Levy, puis transféré à l’Université du Missouri à Kansas City (UMKC). Pavlina a rejoint l’UMKC avec le CFEPS ; Stephanie (Bell) Kelton a également travaillé avec le CFEPS à l’Institut Levy avant de rejoindre l’UMKC. De nombreux étudiants de l’UMKC ont contribué au développement de la MMT, notamment Joelle LeClaire sur les déficits budgétaires (2008), Eric Tymoigne sur les banques centrales et les marchés d’actifs (2009), Zdravka Todorova sur la monnaie et le genre (2009), Flavia Dantas et Yeva Nersisyan sur le système bancaire parallèle (Nersisyan et Dantas, 2017), Fadhel Kaboub sur la garantie d’emploi pour les pays en développement (2012) et Felipe Rezende sur la MMT pour le Brésil (2009). Bill Black a rejoint le département d’économie de l’UMKC au milieu des années 2000 et a introduit la notion de « fraude de contrôle » en col blanc comme facteur contribuant aux crises financières (Black 2014). Jan Kregel a enseigné pendant de nombreuses années en tant que professeur invité de renom, apportant une compréhension approfondie des marchés financiers. John Henry a également enseigné l’histoire de la pensée dans le cadre de ce programme, approfondissant, comme l’a formulé Minsky, notre compréhension des « géants sur les épaules desquels nous nous tenons » (voir Bell, Henry et Wray 2004), et a également contribué à des travaux sur l’utilisation de la monnaie dans l’Égypte antique (voir Henry 2004). Récemment, Caroline Teixeira Jorge a soutenu sa thèse en tant que chercheuse invitée à Levy, renforçant l’application de la MMT au cas du Brésil (Jorge 2020). À Levy, Dimitri Papadimitriou soutient les travaux sur la MMT et la garantie d’emploi depuis trente ans.
- Au début, notre approche a été généralement qualifiée de chartaliste (ou néo-chartaliste par certains critiques) et souvent désignée comme l’approche « de Kansas City » en Amérique (une appellation manifestement injuste qui occultait les contributions de Bill et de son groupe en Australie). L’expression « théorie monétaire moderne » (également appelée « théorie monétaire moderne » par certains partisans) n’est apparue que bien plus tard (Bill Mitchell attribue l’invention de cette expression à un commentateur de son blog BillyBlog), même si j’avais utilisé le terme « monnaie moderne » dans le titre de ma première monographie universitaire. (Je préfère utiliser « monnaie » plutôt que « monétaire », à la fois parce que c’est le terme que j’ai employé dans le titre, mais aussi parce que la portée de la MMT ne se limite pas à « l’économie monétaire » au sens habituel du terme. De nombreux critiques ont, à tort, perçu la MMT comme une nouvelle forme de monétarisme, indûment axée sur la politique monétaire – par exemple, la « création monétaire » par la banque centrale pour financer les dépenses. L’accent est mis, à juste titre, sur la « monnaie moderne », c’est-à-dire sur le fonctionnement du système monétaire souverain « moderne ».)
- Voir Nersisyan et Wray (2020). Pour un exemple de retournement rapide, voir Buiter (2020), qui affirme : « Une grande partie de la réponse américaine prendra la forme d’une « monnaie hélicoptère », une application de la théorie monétaire moderne (MMT) dans laquelle la banque centrale finance la relance budgétaire en achetant la dette publique émise pour financer des réductions d’impôts ou des augmentations de dépenses publiques. » Le Washington Post (Von Drehle 2020) reconnaît cette conversion rapide : « Il y a un an, la théorie monétaire moderne (MMT) était encore l’oncle fou du goûter des économistes, débitant des idées folles et des théories non approuvées sur les pouvoirs de dépense quasi magiques du gouvernement fédéral américain. Cultivée dans des académies marginales telles que le Levy Economics Institute du Bard College et l’Université du Missouri-Kansas City, la MMT a reçu peu de soutien de la part des penseurs traditionnels, bien que des personnalités de gauche comme le sénateur Bernie Sanders (I-Vt.) et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez (D-NY) en parlent depuis des années. Mainstream ou non, tout le monde est soudainement un MMT-iste, même s’ils ne l’admettent pas ouvertement. » Dans un article louant la décision d’ordonner à la Banque d’Angleterre de financer directement la réponse du gouvernement à la pandémie, The Guardian (2020) écrit : « Randall Wray, un universitaire dont la théorie monétaire moderne doit beaucoup à Lerner, écrit qu’il est ironique que ‘les limites réelles auxquelles le gouvernement a été confronté avant que la pandémie ne frappe étaient beaucoup moins contraignantes que les limites auxquelles il a été confronté après que le virus ait mis à l’arrêt une énorme partie de notre capacité productive’. Ce qui est possible dans la lutte contre le coronavirus peut être payé. L’argent n’est pas le problème ».
- Hyman Minsky était mon directeur de thèse, mais je suis allé à Bologne pour approfondir ma connaissance de l’approche néo-ricardienne du surplus, que je comptais intégrer à ma thèse. En résumé, j’ai abandonné ce projet après avoir mieux compris les idées de Keynes et de Minsky en travaillant avec Jan Kregel.
- Voit Ingham (2000)
- Voir Hudson (2004)
- Voir Wray (1993) pour une première tentative d’explication des origines de la monnaie selon une perspective alternative, s’appuyant sur les écrits de Keynes, ainsi que sur ceux de Heinsohn et Steiger. Toutefois, cet ouvrage a été rédigé avant notre découverte des travaux d’Innes et repose en grande partie sur une approche institutionnaliste, visant à réfuter la théorie du troc. Il se concentre sur une monnaie de compte socialement déterminée, dans laquelle les dettes sont libellées, et affirme que : « La monnaie “fiduciaire” des banques centrales est, comme toute monnaie créée par le secteur privé, une simple reconnaissance de dette – une dette libellée en monnaie de compte ; autrement dit, la monnaie des banques centrales et la monnaie privée ont toujours été de la monnaie “fiduciaire” » (p. 28). Mon discours présidentiel a été refusé par la revue institutionnaliste Journal of Economic Issues, mais une version abrégée a été acceptée par Paul Davidson et publiée sous le nom de Wray (1999). Voir également Graeber (2011) pour des arguments contre la théorie du troc.
- Voir la section commençant à la page 91 de mon livre de 1998 pour une première analyse de l’euro.
- Ceci est répété dans son livre de 1986, qu’il écrivait à l’époque : « Dans une économie où la dette publique est un actif majeur dans les livres des banques émettrices de dépôts, le fait que des impôts doivent être payés donne de la valeur à la monnaie de l’économie… [L]e besoin de payer des impôts signifie que les gens travaillent et produisent afin d’obtenir ce sur quoi les impôts peuvent être payés » (Minsky 1986, 231).
- Je n’entrerai pas dans les détails ici, mais il semble que Keynes ait commis trois erreurs stratégiques dans son exposé de la Théorie générale, toutes trois fondées sur une approche de l’offre et de la demande : dans son analyse du marché du travail, où il accepte la courbe de demande de travail néoclassique (avec le salaire égal à la productivité marginale du travail) ; lorsqu’il caractérise la décision d’investissement comme une comparaison de l’efficacité marginale de l’investissement avec le taux d’intérêt du marché ; et lorsqu’il adopte une détermination du taux d’intérêt du marché par l’offre et la demande de monnaie. Ces erreurs ont toutes engendré des difficultés d’interprétation de l’argumentation de Keynes. Les deux premières sont au cœur des deux controverses de Cambridge et la troisième fait l’objet de la critique horizontaliste ; voir également Wray (1992).
- Pour une alerte précoce, voir Wray (1998b) et Godley et Wray (1999) ; pour l’une des premières analyses de la crise des prêts hypothécaires à risque, voir Wray (2007), qui « utilise l’approche de Hyman P. Minsky pour analyser la crise financière internationale actuelle, déclenchée par des problèmes sur le marché immobilier américain » ; et pour une analyse de la bulle du marché des matières premières, voir Wray (2008), qui utilise l’approche du capitalisme des gestionnaires de fonds de Minsky.
- C’est l’origine du terme « monnaie moderne » – qui ne s’applique qu’à la période « moderne », c’est-à-dire aux « quatre mille ans au moins » (Keynes [1930]1976, 4).
- Pour un compte rendu remarquablement complet et divertissant, voir Atwood (2008).
- Voir Innes (1932)
- De même, le marché obligataire américain s’est développé grâce aux esclaves hypothéqués : les esclaves mis en garantie ont fourni la majeure partie du crédit aux débuts de l’Amérique ; voir da Costa (2019).
- Le verbe « payer » dérive de « pacifier », ce qui indique le but initial de ces compensations : prévenir l’apparition de vendettas.
- En pratique, cependant, les sociétés appliquaient rarement des peines aussi sévères. Les nations méditerranéennes avaient tendance à commuter les peines de mort en travaux forcés sur les galères, tandis que les nations d’Europe du Nord les commuaient en « déportation » (exil dans les colonies).
- Voir Wray (2000) and Pigeon and Wray (2000).
- Le terme « recettes », encore utilisé aujourd’hui, provient d’un ancien terme français (emprunté en anglais) signifiant « retourner à » ou « revenir à ». De quoi s’agit-il ? Des billets dépensés en premier. Les « recettes » fiscales désignent le retour à l’émetteur de la monnaie déjà dépensée ; il s’agit du « remboursement » de la monnaie, comme expliqué précédemment.
- Kurke (1999) avance une thèse intéressante : l’apparition des pièces de monnaie dans la Grèce antique serait le fruit d’une lutte politique entre une société d’élite, fondée sur les réseaux sociaux et les échanges de cadeaux, et une démocratie naissante dirigée par la cité, la polis. La frappe de pièces de métaux précieux constituait un défi délibéré à la domination de l’élite, car elle impliquait l’utilisation du bien le plus prestigieux (les aristocrates se basaient sur la quantité et la qualité des métaux précieux comme « mesure de la valeur d’un homme ») pour la production des pièces, lesquelles étaient ensuite distribuées aux citoyens pour être utilisées sur l’agora ; voir Wray (2004, 236).
- « La monnaie a probablement été inventée afin qu’un grand nombre de paiements de l’État puissent être effectués sous une forme pratique… Une fois émise, la monnaie était exigée par l’État en paiement des impôts » (Crawford 1970, 46).
- Voir Wray (1998: ch. 3; 2004, 252–54).
- Voir Ranlett (1977).
- J’ai utilisé le manuscrit de Stephanie de 1998 lors de la rédaction du chapitre 5 de Wray (1998, 115–18) ; son manuscrit a été publié sous le nom de Bell (2000).
- Certains ont avancé que l’assouplissement quantitatif (QE) a fait baisser les taux d’intérêt, contribuant ainsi à la hausse des prix des actifs, ce qui pourrait indirectement stimuler la consommation et, par conséquent, l’inflation. S’il est possible que le QE ait eu un impact marginal sur les taux à long terme, contribuant à la hausse des cours boursiers, la Fed aurait tout aussi bien pu baisser les taux des obligations à long terme en annonçant simplement qu’elle était prête à les acheter. Autrement dit, elle aurait pu baisser les taux sans acheter réellement les obligations ni injecter de réserves dans les banques. Quoi qu’il en soit, même la reprise boursière n’a pas entraîné d’augmentation significative de l’inflation mesurée (bien que les prix des actifs aient progressé).
Texte original : https://www.levyinstitute.org
Illustration : ici
