Qu’est-ce que le réel ? Comment nos évidences nous aliènent

par

Robert Cauneau

6 juillet 2025


Résumé

Cet article explore la question de savoir comment ce que nous appelons « réel » n’est pas une donnée brute ou naturelle, mais une construction sociale et historique. Il tente de démontrer que nos catégories (comme la dette publique, le marché, la croissance) sont des créations humaines qui, à force d’habitude, d’éducation et de répétition, apparaissent comme des vérités indiscutables.

L’article insiste sur le rôle du langage dans cette naturalisation : les mots, les métaphores, les récits dominants orientent notre perception du monde et limitent notre imagination politique.

À travers l’exemple de la dette publique et des blocages que rencontre la Théorie Monétaire Moderne (MMT), l’article montre comment des métaphores trompeuses (par exemple : l’État comme un ménage) et un vocabulaire alarmiste (fardeau, gouffre, abysse) empêchent tout débat serein et ferment l’horizon des possibles.

En conclusion, il lance un appel à la prise de conscience : changer la société suppose de commencer par dévoiler le caractère construit des évidences qui nous aliènent.

Introduction

Avez-vous déjà ressenti cette angoisse sourde en entendant parler du « mur de la dette » ? Cette certitude intuitive qu’il « faudra bien payer un jour » et que « nos enfants en hériteront » ? Si oui, rassurez-vous, vous êtes normal. Vous partagez une des croyances les plus profondément ancrées de notre époque.

Mais si cette croyance, si ce « bon sens » partagé par tous, des éditorialistes aux repas de famille, reposait sur une illusion ? Si cette angoisse n’était pas le fruit d’une réalité économique inéluctable, mais le résultat d’une puissante histoire que l’on nous raconte depuis des décennies ?

Cet article vous invite à un voyage au cœur de nos évidences. Il explore la façon dont ces concepts comme « la dette » ou « le marché » ne sont pas des lois de la nature, mais des constructions humaines. Des constructions qui, une fois acceptées comme « réelles », limitent notre imagination et nous empêchent de voir les solutions qui sont pourtant sous nos yeux. Car avant de changer le monde, il faut d’abord oser questionner ce que nous croyons être le réel.

1. Le réel comme construction sociale

Pour comprendre ce mécanisme, prenons un exemple si familier qu’il nous semble parfaitement naturel : le week-end. L’idée que le samedi et le dimanche sont des jours de repos nous paraît aller de soi. Pourtant, le week-end n’a rien de naturel. C’est une pure invention humaine, le fruit de décennies de luttes sociales et de choix politiques au tournant du XXe siècle. Ce qui n’était au départ qu’une revendication est devenu une institution, puis une évidence.

Le week-end illustre parfaitement ce que les sociologues Peter Berger et Thomas Luckmann ont appelé « la construction sociale de la réalité ». Le processus se déroule en deux temps, comme une recette de cuisine :

  1. L’invention (production historique) : D’abord, des humains créent des règles, des institutions, des manières de voir le monde. Ces créations sont le résultat de rapports de force, d’idéologies, de hasards historiques. Le « marché », les « frontières nationales » ou la « dette publique » sont, comme le week-end, des inventions.
  2. L’oubli (naturalisation) : Ensuite, et c’est là que la magie opère, nous oublions que ces institutions sont des inventions. À force d’habitude, d’éducation et de répétition, elles perdent leur caractère arbitraire. Elles se solidifient, deviennent un paysage mental, une « seconde nature » qui nous semble aussi objective et contraignante qu’une montagne.

Le langage est le ciment de cette construction. Il ne se contente pas de décrire ce paysage : il le fait exister. En nommant les choses, nous les classons, les hiérarchisons, et surtout, nous leur donnons une apparence d’éternité. Ce que nous n’avons pas de mot pour dire devient tout simplement invisible.

C’est ce que le philosophe Cornelius Castoriadis appelait l’« institution imaginaire de la société » : chaque société baigne dans un « magma » de significations invisibles qui définissent pour nous, à notre insu, ce qui est possible, impossible, souhaitable ou insensé. Comprendre cela, c’est tenir le premier fil pour dénouer l’écheveau de nos propres aliénations.

2. La force des mots, la tyrannie des catégories

Les mots sont des armes discrètes. Ils nomment, ils classent, ils hiérarchisent, et surtout, ils cadrent ce qui est pensable. Chaque mot que nous utilisons charrie un cadre de sens, un sous-texte moral, un imaginaire qui oriente notre compréhension du monde bien plus profondément que nous ne le croyons.

Les catégories langagières sont des pièges subtils. Dire « charges sociales » plutôt que « cotisations » transforme un droit collectif en fardeau individuel. Dans le premier cas, on évoque un poids qui pèse sur l’entreprise, un coût à réduire ; dans le second, on rappelle qu’il s’agit d’une participation à un système commun de solidarité. Ce simple choix lexical détermine notre posture : y voir un problème à résoudre ou un bien commun à préserver.

De la même manière, parler de « dette publique » sans jamais évoquer sa contrepartie — la richesse nette privée qu’elle représente dans les comptes nationaux, c’est imposer un prisme culpabilisant : l’État serait un mauvais gestionnaire, la dette un signe de dérapage, la dépense publique une faute. Le mot « dette » active immédiatement un cadre moral : la dette se rembourse, la dette est honteuse, la dette est une faute dont il faut s’amender1.

Les mots ne sont pas neutres : ils sont les matrices invisibles de nos perceptions. Ils orientent l’émotion – culpabilité, peur, fierté, méfiance. Ils ferment ou ouvrent l’imaginaire politique : ce que nous pouvons concevoir comme possible, souhaitable, légitime dépend des catégories dans lesquelles nous pensons.

Comme l’a montré George Lakoff, les métaphores dominantes structurent en profondeur notre pensée politique. Prenons l’exemple qu’il décortique : « l’État comme un ménage ». Cette métaphore, en apparence anodine, introduit en contrebande tout un modèle moral : le bon père de famille qui ne dépense pas plus qu’il ne gagne, qui prévoit pour l’avenir, qui se méfie des dettes et pratique la vertu de l’épargne. Ainsi, toute politique budgétaire expansionniste devient immorale ; tout déficit devient une faute ; toute dépense publique un soupçon de débauche ou de paresse.

Ces métaphores, ces catégories, ces mots agissent comme des lunettes invisibles. Nous croyons voir le réel, alors que nous voyons le réel tel que nos mots nous le font voir.

Et ce pouvoir du langage est d’autant plus puissant qu’il est discret : nous croyons décrire le monde, alors que nous le récréons à chaque phrase, à chaque analyse, à chaque décision.

Il faut comprendre que le langage économique dominant ne reflète pas une réalité objective : il fabrique un certain ordre social, il légitime des politiques et des rapports de pouvoir. Quand on parle de « marché du travail », on transforme un rapport humain (un échange de temps, d’effort, de compétence) en une transaction marchande, soumise aux lois de l’offre et de la demande. Quand on évoque « le coût du travail », on efface la réalité du travail vivant, des savoir-faire, de la création de valeur : on ne retient que ce qui pèse dans une colonne de charges.

La tyrannie des catégories vient de ce qu’elles s’imposent comme naturelles. Nous ne les percevons plus comme des choix, mais comme des descriptions neutres. Et c’est précisément parce que nous cessons de les interroger qu’elles deviennent des prisons mentales.

C’est pourquoi maîtriser le langage, c’est maîtriser le réel. Celui qui impose les mots impose le cadre de ce qui est pensable. Celui qui impose les catégories impose ce qui semblera sérieux, raisonnable, admissible.

Il ne s’agit donc pas seulement de choisir d’autres mots pour faire joli ou politiquement correct : il s’agit de libérer notre capacité d’imaginer un autre monde. Tant que nous disons « charges sociales », « fardeau de la dette », « marché du travail », nous restons captifs d’un univers mental où la solidarité est un problème, où la dette publique est une faute, où le travail humain est une marchandise.

Changer les mots, c’est ouvrir les portes d’une autre réalité possible.

⤵️ Mais pourquoi ces mots, ces métaphores, ces catégories parviennent-ils à s’imposer à nous au point de devenir invisibles ? Comment une construction langagière devient-elle un paysage mental indiscutable ? C’est ce que nous allons voir à présent.

3. Pourquoi ce réel nous paraît-il indiscutable ? La mécanique de l’évidence

Si ces constructions sociales sont si fragiles à l’origine, comment deviennent-elles des forteresses mentales ? Parce qu’elles s’auto-renforcent par une mécanique implacable en trois temps, qui transforme une opinion en « bon sens ».

1. L’Intériorisation par l’habitude et l’éducation : le moule invisible
Dès l’enfance, nous baignons dans un monde déjà là, plein de catégories, de récits et de normes. L’école, la famille, la culture nous apprennent à penser « correctement » sans jamais le présenter comme tel. Nous n’apprenons pas des opinions, nous apprenons « la vérité ». C’est ce que le sociologue Pierre Bourdieu nommait l’habitus : cet ensemble de dispositions que nous intégrons si profondément qu’elles nous paraissent naturelles. Nous finissons par vouloir ce que le système attend de nous et par voir le monde à travers ses lunettes.

2. La Validation par le chœur des autorités : le cercle de la raison
Une fois adultes, ce « bon sens » est constamment validé par un puissant chœur. Experts, éditorialistes, responsables politiques, institutions internationales… tous semblent répéter les mêmes évidences, les mêmes diagnostics, les mêmes solutions « inévitables ». Ce consensus de façade ne prouve pas la vérité d’une idée, mais il la rend socialement inattaquable. Toute voix dissidente est alors facilement disqualifiée, renvoyée à l’irrationnel, à l’utopie ou à l’incompétence. On n’est plus en désaccord, on est « en dehors » du cercle de la raison.

3. La Magie Noire de la performativité : quand dire, c’est faire
C’est le mécanisme le plus subtil et le plus puissant. Un discours performatif ne se contente pas de décrire le réel : il le crée.

Prenons un exemple limpide : les agences de notation. Lorsqu’une agence dégrade la note d’un pays en affirmant qu’il devient « risqué », elle ne fait pas une prédiction. Elle déclenche la panique des investisseurs qui, en vendant massivement leurs titres, provoquent la hausse des taux d’intérêt et la crise que la note était censée anticiper. La prophétie est devenue auto-réalisatrice. Le discours n’a pas décrit la réalité, il l’a produite.

De la même manière, l’injonction « il faut rassurer les marchés » suffit à justifier des politiques d’austérité. Ces politiques, en affaiblissant l’économie, peuvent rendre les marchés… encore plus nerveux, justifiant ainsi de nouvelles coupes. C’est un cercle vicieux où le langage ne reflète pas le monde, il le plie à sa volonté.

Ces trois mécanismes – l’habitude qui nous moule, l’autorité qui valide et le discours qui crée – tissent la toile de ce que le philosophe Antonio Gramsci nommait l’« hégémonie culturelle ». Ce n’est pas une domination par la force brute, mais par le consentement. La victoire la plus totale du système est obtenue lorsque les dominés finissent par penser le monde avec les catégories, les peurs et les évidences de ceux qui les dominent.

⤵️ Comprendre la mécanique de l’évidence, c’est déjà commencer à s’en libérer. Car une fois que nous percevons le caractère construit et entretenu du réel social, une question surgit : comment briser ces chaînes invisibles et ouvrir un autre horizon ?

4. De la prise de conscience à la reconstruction du réel

Comprendre la mécanique de l’évidence est libérateur, mais ce n’est qu’un début. La question qui brûle les lèvres est alors : comment briser ces chaînes invisibles et ouvrir un autre horizon ?


La révolution du regard : première étape décisive

La première étape, la plus décisive, est une révolution du regard. Aucun changement structurel n’est possible tant que les individus restent prisonniers de catégories qu’ils n’ont pas choisies. La grande force des systèmes dominants est de se faire passer pour naturels : le capitalisme, la dette publique, l’austérité sont présentés comme des fatalités. Tant que nous ne voyons pas leur caractère fabriqué, historique, contingent, nous adaptons nos désirs et nos actions aux limites qu’ils nous tracent.


Les leçons de l’histoire : dévoilement et bascule

L’histoire nous montre que les grands bouleversements naissent toujours de ce dévoilement. Prenons l’exemple du salaire minimum. Au début du XXe siècle, l’idée même était jugée absurde. Le salaire était le « prix naturel du travail », fixé par la loi de l’offre et de la demande. Toute intervention était une hérésie. Mais quand les mouvements critiques ont commencé à dénoncer cette « loi naturelle » comme le masque d’une domination structurelle, le regard collectif a changé. Le dévoilement de l’arbitraire a rendu le politique possible : ce qui paraissait impossible est devenu une évidence. Ce fut le cas pour la démocratie contre la monarchie, pour les droits sociaux contre la misère, pour la décolonisation contre les empires.


La lucidité comme clé et comme épreuve

Cette prise de conscience nous place face à un choix fondamental, résumé par la philosophe Judith Butler : « La réalité est ce qui peut cesser d’être tel qu’il est. » Accepter cette idée, c’est comprendre que tout ce qui a été institué peut être transformé.

Cette lucidité est la clé, mais elle exige du courage. Le courage de regarder en face le caractère arbitraire de nos croyances les plus chères et celui de s’affranchir de la peur d’être jugé « irréaliste » ou « naïf ». Car reconstruire un autre réel, c’est d’abord reconstruire un autre langage, un autre imaginaire, contre le confort du « bon sens » dominant.

Reconstruire un autre réel : un travail concret

Reconstruire un autre réel, c’est d’abord reconstruire un autre langage, un autre imaginaire, contre le confort du « bon sens » dominant.

  • Là où l’on parle de « charges sociales », parler de contribution solidaire ou de salaire socialisé.
  • Là où l’on invoque la « nécessité des marchés », rappeler qu’ils sont une institution politique, réglée et encadrée, et non une force de la nature.
  • Là où l’on déplore le « fardeau de la dette », expliquer qu’elle est, comptablement, la richesse financière nette des agents du secteur privé.

Il ne s’agit pas d’un simple jeu de mots, mais d’une guerre de position pour le contrôle du réel. Car ce n’est pas par des chiffres que l’on change le monde, mais par des idées partagées et des récits qui mobilisent. Refaire le monde, c’est commencer par le nommer autrement, pour enfin se donner le droit de le gouverner.


Le dévoilement : préalable à toute transformation

Aucune réforme, aucun projet alternatif, aucune politique émancipatrice n’a de chance d’advenir tant que les individus ne prennent pas conscience du fait qu’ils sont d’abord enfermés dans un langage et un imaginaire imposés. Le premier acte de toute transformation réelle est un acte de dévoilement : faire percevoir à chacun qu’il pense à partir de mots et de catégories qu’il n’a pas choisis, mais qui l’ont choisi. Ce n’est pas une force brute qui nous retient : c’est un consentement fabriqué, une manipulation invisible, celle des récits et des cadres que nous intégrons sans les interroger. Tant que cet acte de conscience n’a pas lieu, tout changement reste un vœu pieux.

⤵️ Pour mesurer la puissance de ces mécanismes — et les défis de leur remise en cause — examinons un exemple concret : celui de la dette publique. Car s’il est un domaine où le langage fabrique notre prison mentale, c’est bien celui-là.

5. Anatomie d’une « Vérité » : le cas de la dette publique

Pour voir concrètement comment se fabrique une « réalité » qui nous aliène, disséquons le cas le plus emblématique de notre débat public : la dette publique2 , et les blocages qu’affronte une approche comme la MMT.

5.1 La Métaphore Reine : l’État-Ménage, une histoire si facile à croire

Il faut le reconnaître : l’analogie est redoutablement efficace. « Un État doit gérer ses finances comme un bon père de famille », « On ne peut pas dépenser indéfiniment plus que ce que l’on gagne »… Ces phrases nous semblent frappées au coin du bon sens. Pourquoi ? Parce qu’elles parlent à notre expérience la plus intime et la plus concrète : la gestion d’un budget personnel ou familial. La puissance de cette histoire est qu’elle nous est familière.

C’est précisément cette familiarité qui en fait un piège mental si parfait. En ramenant l’inconnu (l’économie d’une nation) au connu (notre porte-monnaie), elle nous rassure, mais au prix d’une simplification totalement trompeuse. Voici pourquoi comparer un État souverain à un ménage n’est pas seulement une erreur, mais un contresens :

  • Source de la monnaie : Un ménage utilise une monnaie qu’il doit gagner avant de la dépenser. Un État souverain comme les États-Unis, le Japon (ou la France via la BCE) crée cette même monnaie. La contrainte n’est pas du tout la même.
  • Nature de la dette : C’est le point crucial. La dette d’un ménage est une charge pour lui et un actif pour son banquier. À l’échelle d’un pays, la dette publique est la richesse financière nette de son propre secteur privé.

Cette fausse analogie n’est pas innocente : elle impose un cadre moral immédiat où la dette est une « faute », la rigueur une « vertu », et la dépense publique un « péché » de laxisme.

5.2 Le Matraquage Sémantique : le champ lexical de la catastrophe

Une fois la métaphore posée, un vocabulaire soigneusement choisi vient la renforcer jusqu’à l’obsession. Le débat public est saturé de mots qui n’ont pas pour fonction de décrire, mais d’effrayer : « fardeau », « gouffre », « abysse », « bombe à retardement », « mur de la dette », « hémorragie »

Ce champ lexical transforme une question technique en un thriller angoissant. Il ferme le débat avant même qu’il ne commence. Qui, sain d’esprit, oserait défendre un « gouffre » ou plaider pour une « hémorragie » ?

5.3 Le Chœur des Experts et la Validation par l’Autorité

Le dernier acte de la pièce est joué par le chœur des autorités : politiques de tous bords, éditorialistes, agences de notation, institutions internationales… Tous répètent les mêmes mantras sur la nécessité de « réduire le déficit » et de « maîtriser la dette », sans jamais faire la distinction fondamentale entre dette émise dans la devise nationale et dette émise dans les devises étrangères. Ce consensus apparent n’est pas un argument de vérité ; il est un instrument de discipline sociale. Il rend l’idée « socialement vraie ». La contester, ce n’est plus simplement être en désaccord, c’est s’exclure du cercle des gens « sérieux » et « responsables ».

C’est ainsi qu’une approche comme la MMT est marginalisée. Pour comprendre pourquoi, il faut distinguer ses deux niveaux :

1. Sa description de la réalité comptable. Quand la MMT énonce que « le déficit de l’État est l’excédent du secteur privé » ou que « la dette publique est la contrepartie de la richesse financière nette privée », elle ne propose pas une théorie. Elle décrit une identité comptable3, un fait aussi irréfutable que de dire que pour chaque acheteur, il y a un vendeur. Ce n’est pas de l’idéologie. C’est de la logique la plus élémentaire.

2. Ses propositions politiques. Sur la base de cette description, les théoriciens de la MMT proposent des politiques (comme la garantie d’emploi). Ces propositions, elles, sont politiques et sont, par nature, débattables démocratiquement.

La MMT est donc rejetée non pas parce que sa description des faits est fausse, mais précisément parce qu’elle est vraie. En révélant que la contrainte financière de l’État est une construction politique et non une loi de la nature, elle expose le caractère idéologique du récit dominant et ouvre un champ des possibles que ce dernier cherche à tout prix à maintenir fermé. Elle est combattue non pour ses erreurs, mais pour la vérité dérangeante qu’elle met en lumière.

Conclusion : un appel aux consciences

Ce que nous prenons pour le réel n’est donc pas un horizon indépassable, mais un édifice humain, bâti de mots, de métaphores et d’habitudes. La « dette-fardeau » n’est pas une loi de la nature, c’est une histoire que nous nous racontons. Une histoire extraordinairement efficace, mais une histoire tout de même.

Comprendre cela n’est pas un simple exercice intellectuel. C’est un acte d’émancipation. Car si la réalité est une construction, alors elle est fragile. Elle peut être démontée, critiquée, et surtout, reconstruite autrement. Les murs de notre prison mentale ne sont faits que de nos propres croyances.

Nous avons donc une responsabilité collective : celle d’ouvrir les yeux et de mener la bataille là où elle est la plus décisive, sur le terrain des idées et des récits. Cesser de subir les mots pour enfin les choisir. Refuser les évidences paralysantes pour oser penser l’impensable. Car ce ne sont pas les lois de l’économie qui nous enchaînent, mais les fables que nous acceptons de croire. Et la première de toutes les libertés est de reprendre le pouvoir d’en écrire de nouvelles.


Références

Berger, P. L., & Luckmann, T. (1966). The social construction of reality: A treatise in the sociology of knowledge. Garden City, NY: Anchor Books.

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Paris: Éditions de Minuit.

Butler, J. (1990). Gender trouble: Feminism and the subversion of identity. New York: Routledge.

Castoriadis, C. (1975). L’institution imaginaire de la société. Paris: Seuil.

Gramsci, A. (1949). Cahiers de prison. Paris: Gallimard.

Kelton, S. (2020). The deficit myth: Modern monetary theory and the birth of the people’s economy. New York: PublicAffairs.

Lakoff, G. (2004). Don’t think of an elephant! Know your values and frame the debate. White River Junction, VT: Chelsea Green Publishing.

Mitchell, W., Wray, L. R., & Watts, M. (2019). Macroeconomics. London: Red Globe Press.

Mosler, W. (1995). Soft currency economics. West Palm Beach, FL: Self-published.

Mosler, W. (2010). The seven deadly innocent frauds of economic policy. Lake Jackson, TX: Valance Co.


Notes

1 Il est révélateur que le mot allemand pour « dettes », Schulden, soit indissociable du mot Schuld, qui signifie « la faute » ou « la culpabilité ». Dans l’imaginaire germanique, la dette n’est donc jamais un simple fait comptable ; elle est intrinsèquement une transgression morale, une faute qu’il faut expier, souvent par la rigueur budgétaire.

2 Voir cet article : De la véritable nature du déficit et de la dette publics

3 Voir cet article : Les soldes financiers sectoriels


Illustration : Cabinet de PSYCHOTHÉRAPIE – EMDR – PSYCHANALYSE – HYPNOSE – COACHING
à Versailles

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