La valeur de la devise nationale

Ce texte est la traduction commentée par Robert Cauneau – MMT France et par Ivan Invernizzi – MMT France / Rete MMT Italia, d’un article paru le 12 décembre 2010 dans heteconomist. Des Notes du Traducteur (NdT) ont été insérées dans le texte afin d’apporter certaines précisions et/ou rectifications, ainsi que des commentaires, concernant la vision de la MMT sur ces questions.


La théorie monétaire moderne (MMT) montre clairement que la seule contrainte réelle qui pèse sur la politique budgétaire dans un système de changes flottants en monnaie fiat (un  » système monétaire moderne « ) est la disponibilité réelle des ressources. En tant qu’émetteur de la devise nationale, le gouvernement est toujours en mesure d’acheter des biens et des services qui sont disponibles à la vente dans sa propre devise si cela est jugé souhaitable. Tenter de dépenser au-delà de ce point serait inflationniste [NdT : sur ce point, l’explication de la MMT est plus riche que ce qui est exposé ici. En effet, il est important de préciser que l’État ne crée pas d’inflation jusqu’au plein emploi s’il continue à payer avec le même prix. Par contre, s’il augmente les prix qu’il paie, même si on est loin du plein emploi, il va tout de même créer de l’inflation. En effet, dans cette hypothèse, il n’y a plus assez de personnes qui désirent travailler en plus pour les prix courants.] et dévaloriserait la devise. Dans cette optique, il convient de se demander comment, de l’avis des théoriciens monétaires modernes, la valeur de la devise nationale est déterminée. Dans cet article, il s’agit de la valeur de la devise nationale par opposition à la détermination des taux de change avec d’autres devises. En examinant ce sujet, il sera possible d’aborder certaines questions connexes concernant les liens, le cas échéant, entre la productivité, la garantie d’emploi et la valeur de la devise.

Le point de départ des théoriciens monétaires modernes est que la demande pour la monnaie est soutenue par la fiscalité. En imposant au secteur non gouvernemental1 une obligation fiscale qui ne peut être remplie que par un paiement en monnaie fiat du gouvernement, le gouvernement crée une nécessité pour les membres du secteur non gouvernemental d’obtenir la monnaie. De cette façon, le secteur non gouvernemental, dans son ensemble, pourra faire affaire avec le gouvernement, ce qui lui permettra de transférer certains biens et services du secteur non gouvernemental au secteur gouvernemental. Pour autant que l’obligation fiscale soit suffisamment exécutoire – appuyée par la force brute si le gouvernement est capable d’une telle force brute et le juge nécessaire – le gouvernement commande des biens et des services réels avec sa monnaie fiat.

Il est donc clair que, de ce point de vue, la demande de devise nationale s’appuie sur la contrainte. Rien n’indique que cette contrainte soit une bonne chose, bien que j’aie avancé mon propre point de vue (qui n’a rien à voir avec celui des théoriciens monétaires modernes) selon lequel la contrainte fiscale est préférable à diverses autres formes de contrainte (par exemple, un recours exclusif à la force brute), et probablement nécessaire jusqu’à et si nous atteignons un stade où nous coopérerons tous et partagerons nos propres ressources de plein gré2.

Quoi qu’il en soit, une obligation fiscale exécutoire est, pour le moins, tout ce qu’il faut, de l’avis des théoriciens monétaires modernes, pour que la monnaie fiat du gouvernement fonctionne. Peu importe que, dans ses activités quotidiennes, le secteur non gouvernemental utilise une quelconque autre monnaie, un produit de base ou qu’il troque3de préférence à la monnaie fiat. Tant que le secteur non gouvernemental respectera, ou sera obligé de respecter, les lois fiscales, il exigera les fonds publics dans la mesure nécessaire pour faciliter le transfert par le gouvernement de certains biens et services au secteur gouvernemental.

En même temps, si le gouvernement est en mesure d’appliquer ses lois fiscales, les membres du secteur non gouvernemental peuvent être assurés qu’il y a une demande pour la devise, ce qui aura tendance à les inciter, pour des raisons de commodité et de sécurité, à faire des transactions entre eux en utilisant la devise fiat du gouvernement, et aussi à épargner dans une certaine mesure sur la devise du gouvernement ou en y détenant des actifs financiers. Mais cette décision du secteur non gouvernemental n’est pas strictement nécessaire à la viabilité des finances publiques.

Selon la MMT, non seulement la fiscalité soutient la demande pour la devise nationale, mais plus il est difficile d’obtenir les moyens de payer les impôts, plus la devise a de la valeur. De plus, la difficulté d’obtenir la devise du gouvernement – sa rareté – est à la discrétion du gouvernement. Cette rareté dépend de l’importance de l’obligation fiscale par rapport aux dépenses du gouvernement, tandis que le niveau des prix lui-même dépend en fin de compte des prix que le gouvernement paie pour les biens et services lorsqu’il dépense [NdT : l’idée qui est présentée ici n’est pas juste. En effet, la valeur de la devise n’est pas déterminée par sa rareté, mais plutôt par ce que l’État demande au secteur privé de faire pour obtenir la prochaine unité de devise. En effet, le prix de la prochaine devise peut être complètement indépendant de la quantité de devise qu’il y a déjà dans le système. C’est en fait la difficulté pour obtenir la prochaine unité de devise qui en détermine la valeur. De plus, il est totalement contradictoire de faire référence, d’une part, à la rareté de la devise, après l’avoir fait, d’autre part, au prix payé par l’État.] (et aussi des garanties qu’il exige lorsqu’il prête – voir commentaire ci-dessous de Warren Mosler4 ) .

Dans ce contexte, il est nécessaire de clarifier ce qui compte lorsqu’il s’agit de déterminer la valeur de la devise. Selon la MMT, la difficulté d’obtenir la devise fiat du gouvernement dépend des actifs financiers nets du secteur non gouvernemental par rapport à son désir d’épargne nette. [NdT : voir la NdT précédente]

L’accent mis sur les actifs financiers nets est important parce que les activités de création de crédit des banques privées, généralement conçues comme une création monétaire endogène dans la théorie post-keynésienne, créent et détruisent les dépôts à vue, entraînant des expansions et des contractions de la masse monétaire plus large (généralement définie comme monnaie et dépôts). Toutefois, un prêt privé crée toujours un passif privé correspondant et ne modifie donc pas le niveau des actifs financiers nets non gouvernementaux. Les circuits monétaires endogènes sont caractérisés dans la MMT comme des transactions  » horizontales  » (c.-à-d. des transactions entre participants du secteur non gouvernemental).

Les actifs financiers nets ne peuvent changer qu’à la suite de transactions  » verticales  » entre les secteurs gouvernemental et non gouvernemental. Plus particulièrement, les dépenses publiques injectent de la monnaie de haute puissance (MHP) dans le système monétaire et augmentent les actifs financiers nets du secteur non gouvernemental [NdT : il est important de préciser que la MHP et les actifs financiers nets sont deux concepts différents. Par exemple, dans le cas du Quantitative Easing, la MHP augmente, tandis que les actifs nets financiers restent inchangés.]5; les impôts détruisent la MHP et réduisent les actifs financiers nets.

Toutes les opérations politiques du secteur public ne modifient pas la difficulté d’obtenir de la monnaie. Plus précisément, la plupart des opérations de la banque centrale n’ont pas d’incidence sur le montant des actifs financiers nets non gouvernementaux, puisque le montant de la MHP que ses opérations créent ou détruisent est habituellement compensé par une variation inverse des autres actifs financiers non gouvernementaux. Par exemple, les ventes et les achats d’obligations échangent un actif financier (les réserves) contre un autre (les obligations d’État), de sorte que les actifs financiers nets du secteur non gouvernemental ne sont pas modifiés. Dans ces cas, la difficulté d’obtenir de la MHP n’a pas changé. Pour obtenir de la MHP ainsi créée, le secteur non gouvernemental a dû épuiser les actifs financiers précédemment dépensés (par le biais des dépenses publiques déficitaires).

En revanche, la politique budgétaire modifie presque toujours le montant des actifs financiers nets non gouvernementaux. Les déficits budgétaires augmentent, et les excédents budgétaires diminuent les actifs financiers nets du secteur non gouvernemental. Ainsi, dans la MMT, ce sont les mesures budgétaires du gouvernement (et toute  » composante budgétaire  » de la politique monétaire) qui déterminent la valeur de la devise.

Cet aspect de l’approche des théoriciens monétaires modernes est expliqué dans un excellent chapitre du livre de Pavlina Tcherneva :

Wray conclut que  » le chômage est la preuve de facto que le déficit public est trop faible pour fournir le niveau d’épargne nette souhaité « . Dans un sens, le chômage conserve la valeur de la monnaie, parce que c’est le reflet d’une position où le « gouvernement a maintenu l’offre de monnaie fiat trop rare ».

Mais nous devons encore clarifier ce que l’on entend exactement par valeur de la monnaie. Dans la MMT, la valeur de la monnaie est définie comme ce qui doit être fait pour l’obtenir. Tcherneva écrit :

Par exemple, si l’État exigeait qu’une personne fournisse une heure de travail pour obtenir une unité de MHP, alors la monnaie vaudra exactement cela – une heure de travail (Wray, 2003b : p. 104). Ainsi, en tant qu’émetteur monopolistique de la devise, l’État peut déterminer sa valeur en fixant  » unilatéralement les conditions d’échange qu’il offrira à ceux qui cherchent sa monnaie  » (Mosler et Forstater, 1999, p. 174).

Un gouvernement qui fixe un salaire minimum définit la valeur de la devise en termes d’une quantité de travail au salaire minimum – ou d’une quantité de temps de travail « simple ». [NdT : il est important de préciser que ce n’est pas le salaire minimum ainsi défini qui donne la valeur à la devise. C’est la garantie d’emploi, qui se traduit par la mise en place, de fait, d’un salaire minimum.] Si le salaire minimum était de 10 $/h, la valeur de 1 $ correspondrait à 6 minutes de travail simple. Une main-d’œuvre plus qualifiée peut être considérée comme un multiple de la main-d’œuvre simple – une main-d’œuvre  » complexe « . Par exemple, un travailleur hautement qualifié qui recevrait 60 $ l’heure mettrait 1 minute pour obtenir ce qui exigeait 6 minutes de travail simple. La valeur de 1 $ pourrait être exprimée comme 6 minutes de travail simple ou 1 minute de travail complexe. Si une augmentation généralisée des prix (y compris les salaires) se produisait, et que le salaire minimum passait à 15 $ l’heure, la valeur de 1 $ tomberait à 4 minutes de travail simple. L’inflation représente donc une réduction de la valeur de la monnaie.

Une autre question à considérer est le lien, s’il y a lieu, entre la valeur de la devise et la productivité. L’amélioration de la productivité signifiera que toute la masse monétaire achètera plus de choses réelles (biens et services), et cela signifie aussi que 6 minutes de travail simple produiront plus de choses réelles qu’auparavant, mais si les salaires monétaires restent constants, obtenir un dollar nécessitera toujours la même quantité de travail simple ou complexe, n’impliquant aucun changement dans la valeur de la devise [NdT : en termes de travail. Par contre, la valeur de la devise est augmentée en termes de pouvoir d’achat]. Il n’y a donc pas de relation directe entre la productivité et la valeur de la monnaie. Il peut y avoir une relation indirecte. Si les travailleurs parviennent à obtenir des augmentations salariales parallèlement à l’augmentation de la productivité, il y aura une réduction de la valeur de la monnaie [NdT : pas forcément. En effet, il ne faut pas oublier le fait qu’il y a des profits. Par exemple, dans un contexte où le pouvoir monopolistique privé diminue, ou bien devient mieux discipliné, ou bien si la compétition dans un secteur augmente, et, en même temps, si on assiste à une augmentation du pouvoir contractuel des travailleurs, il pourra y avoir alors une réduction du profit, ce qui pourrait très bien plus que compenser l’augmentation des salaires]. Cela ne signifie pas nécessairement que nous obtenons tous moins de choses réelles pour 1 $, mais simplement que 1 $ correspond à une dépense de main-d’œuvre moins importante. Ainsi, la difficulté d’obtenir ce qui est nécessaire pour respecter les engagements fiscaux (monnaie fiat) est réduite. Il y a une baisse de la valeur de la monnaie. Si le taux d’inflation est inférieur au taux de croissance de la production nominale, le revenu nominal et le revenu réel augmenteront, mais la valeur de la devise diminuera. Cela explique comment il est possible que la valeur de la devise diminue au fil du temps au point où elle devient une infime fraction de la valeur qu’elle avait, disons, il y a un siècle, et pourtant le niveau de vie réel (maîtrise de la société sur les choses réelles) a énormément augmenté pendant la même période.

L’une des raisons pour lesquelles la valeur de la monnaie peut être un concept difficile à saisir est qu’il s’agit d’un phénomène monétaire. Comme nous l’avons vu, les variations des mesures réelles, comme la productivité, n’affectent pas directement la valeur de la monnaie, même si elles signifient que l’ensemble de la masse monétaire, quelle que soit sa taille, achète davantage de biens réels.

Pour voir ce point plus clairement, imaginez – pour prendre un scénario hypothétique – une économie avec une main-d’œuvre constante (non en expansion) qui fonctionnerait continuellement au plein emploi et dans laquelle tous les changements de distribution se produiraient par des ajustements de prix à salaires monétaires constants. Selon ce scénario, à mesure que la productivité s’améliorerait avec le temps, la tendance des prix des produits de base individuels serait à la baisse (les produits de base individuels deviendraient moins chers à produire), la tendance des salaires réels serait à la hausse (parce que les salaires en monnaie constante pourraient acheter plus de choses réelles à mesure que les prix baissent), mais la somme des prix (le  » prix total  » de Marx) demeurerait constante et la valeur de la monnaie demeurerait également constante (puisque les prix constants en monnaie permettraient aux travailleurs de trouver la devise qui convient aux obligations fiscales – un certain simple engagement en temps de travail). En somme, à mesure que la productivité s’améliorerait, un dollar achèterait plus de choses réelles, mais la valeur de la monnaie resterait la même.

Dans ce scénario hypothétique, il n’y aurait pas besoin de monnaie fiat supplémentaire au fil du temps pour acheter de la production à plein temps, parce que le même montant de monnaie pourrait toujours l’acheter, peu importe ce qu’il comprend réellement. Il faudrait encore qu’il y ait des déficits budgétaires chaque fois que le secteur non gouvernemental souhaiterait épargner net, parce qu’une partie des revenus produits ne serait pas dépensée, ce qui obligerait le gouvernement à combler l’écart par des dépenses nettes (nous savons que cela s’est produit dans le scénario hypothétique parce que l’économie a fourni un plein emploi continu). Mais le niveau approprié des dépenses de déficit créerait une monnaie fiat supplémentaire juste suffisante – et pas plus que suffisante – pour compenser l’épargne nette prévue du secteur non gouvernemental et maintenir le plein emploi sans modifier la valeur de la devise.

Bien sûr, en réalité, il y a l’inflation et le chômage (ainsi qu’une main-d’œuvre croissante), de sorte que la quantité de MHP augmente pour s’adapter aux prix et aux salaires plus élevés (et varie aussi avec la production et l’emploi). Dans la mesure où les prix et les salaires augmentent, la valeur de la devise diminue. Si les dépenses publiques sont trop faibles par rapport à l’obligation fiscale, il y a chômage, alors que si elles sont trop élevées, il en résulte une inflation et une réduction de la valeur de la monnaie. [NdT : en fait rien n’oblige l’État à augmenter le déficit en raison de l’augmentation des prix. En effet, les prix ne sont pas directement dépendants du niveau du déficit public. De plus ici aussi, la notion de MHP n’indique pas clairement si l’auteur évoque les NFA ou bien les réserves plus le cash. Ce paragraphe n’ajoute en fait rien à l’exposé et risque plutôt de créer des confusions.]

Le fait que, dans le monde réel, nous n’observons généralement pas de salaires monétaires constants, une valeur constante de la devise et un niveau général des prix en baisse – contrairement au scénario hypothétique décrit ci-dessus – suggère que l’inflation est la manière dont les revendications de revenus réels incompatibles (par exemple, entre les revendications salariales des travailleurs et les aspirations des capitalistes en matière de profit) sont réglées. [NdT : en réalité, ce ne sont pas les aspirations de profit des capitalistes qui ont un effet sur le niveau des prix et sur l’inflation. En effet, si les capitalistes veulent faire du profit, ils n’ont pas en contrepartie le pouvoir d’augmenter les prix. Les capitalistes veulent toujours faire des profits, les plus importants possibles. Mais ils sont limités par les dynamiques de compétition, donc, d’un côté, le niveau de monopole d’un secteur, et, d’un autre côté, la capacité pour un producteur d’offrir des produits difficilement reproductibles par d’autres, ce qui leur donne un certain pouvoir de monopole. C’est le cas, par exemple, d’un grand vin, comme le Pinot Noir, qui ne peut être produit qu’à l’intérieur d’un territoire, dont le prix de vente est bien au-delà de son coût de production, essentiellement en raison de la difficulté pour le reproduire. Il est donc maladroit d’accorder aux capitalistes du pouvoir sur l’inflation, dans la mesure où cela consiste à nier le pouvoir de l’État en tant que fixateur de la valeur de la devise. Lié à ce commentaire, il convient de noter que l’article, à tort, ne fait référence qu’à deux reprises au monopole de l’État.) Il se peut, par exemple, qu’une perception d’une concurrence insuffisante sur les marchés de produits amène les travailleurs à soupçonner que les prix ne baisseront pas suffisamment pour assurer une croissance satisfaisante des salaires réels à salaire monétaire constant. Il se pourrait, pour prendre une autre possibilité, que les travailleurs tentent d’améliorer leur part du revenu réel par rapport aux capitalistes, aux autres travailleurs ou à d’autres groupes de revenu (par exemple, les retraités) en augmentant les salaires nominaux. De même, il se peut que les entreprises puissantes sur le marché parviennent à relever les prix au-dessus des niveaux concurrentiels. Ou, plus vraisemblablement, toute combinaison de ces facteurs et de nombreux autres entraînent une hausse des salaires monétaires et des prix au fil du temps et une diminution de la valeur de la devise. Le point pertinent aux fins de la présente étude est que ce conflit ou cette négociation sur la répartition des revenus est finalement résolu d’une manière monétaire par la hausse des salaires et des prix monétaires (c’est-à-dire l’inflation), la répartition réelle des revenus – ainsi que la valeur de la devise – émergeant dans la dernière phase de liquidation.

Ceci dit, le gouvernement, en tant qu’émetteur monopolistique de la monnaie, peut fixer de façon exogène le prix qu’il paie pour les biens, les services et les actifs financiers. Cela lui donne la capacité d’exercer une forte influence sur le niveau général des prix par le biais de ses décisions en matière de dépenses et de taxation. Au minimum, il suffit que le gouvernement fixe un prix pour ancrer la valeur de la devise et le niveau général des prix. [NdT : le développement effectué dans ce paragraphe émet des hypothèses, mais en fait n’ajoute rien à la démonstration. Il existe des modèles de compétition dont le plus complet est la Real competition de Anwar M. Shaikh. L’auteur de l’article ne semble pas avoir compris que le marché est d’abord un système généralisé d’échange de devises. La valeur de la devise se reflète dans le prix des biens et des services, et non le contraire. Certes, la valeur relative des biens peut être modifiée en relation avec la valeur de la monnaie en termes de travail, pour des raisons de compétition, lorsqu’il est possible d’augmenter le différence entre le coût de production et le prix. Mais ce paragraphe sort du sujet de l’article et n’ajoute rien à la discussion sur la valeur de la devise.]

[NdT : L’auteur de cet article considère que les conflits distributifs peuvent se résoudre avec l’inflation. Mais ce n’est pas le cas. En effet, si l’État décide de ce qu’il faut faire pour obtenir le prochaine unité de devise, qu’il s’agisse par exemple du yen japonais ou de la couronne norvégienne, les agents du secteur non gouvernemental doivent le faire pour obtenir cette prochaine unité de devise. Et c’est ça qui détermine la valeur de la devise. L’inflation, en termes de valeur de la devise sur le travail, n’est pas un phénomène endogène. En ce qui concerne la valeur de la devise sous l’angle du pouvoir d’achat, la seule manière d’obtenir une inflation endogène est celle des dynamiques de l’économe réelle, mais en aucune façon le fait du conflit entre capital et travail. C’est le fait qu’il y a des pouvoirs de monopole, qu’il y a des restrictions à la capacité productive. Penser que les revendications syndicales peuvent provoquer une spirale inflationniste ne correspond pas à la réalité. Il peut certes y avoir des changements de la valeur relative des biens, par exemple si les travailleurs d’un secteur donné parviennent à augmenter leurs salaires, et les produits de ce secteur auront alors une valeur relative supérieure à celle des produits d’un secteur au sein duquel les travailleurs sont exploités. Mais il existe une limite à la capacité des salariés de diminuer les profits en leur faveur, qui est celle de l’existence même, préalable, de profits. S’il n’y a pas de marge pour obtenir des profits, le capitalisme cessera de produire. Il existe ici une relation avec le monopole de l’État sur la devise, à savoir le fait que la valeur de la marchandise et du travail, en termes de devises, est toujours ancrée aux prix payés par l’État. Il s’agit là de la source de la devise. La capacité des capitalistes de fournir de la devise aux travailleurs est liée à la capacité du secteur non gouvernemental à obtenir la devise de l’État. Dit autrement, l’État ne sera par forcément capable de répondre aux demandes des travailleurs de davantage de devise]6.

Une méthode conforme à l’approche des théoriciens monétaires modernes consiste pour le gouvernement à introduire une garantie d’emploi au salaire minimum – et seulement au salaire minimum – pour tous ceux qui sont sans emploi et qui souhaitent travailler. Une garantie d’emploi, de ce point de vue, est un moyen efficace d’atteindre de nombreux objectifs simultanément.

Premièrement, en fixant le prix d’une heure de travail simple (le salaire minimum), il détermine de façon exogène la valeur de la devise.

Deuxièmement, le salaire minimum fournit ensuite un point d’ancrage nominal pour les autres salaires et le système de prix. Par exemple, on peut s’attendre à ce que le niveau du salaire minimum ait une certaine influence sur les niveaux de salaire applicables au travail complexe, par ses effets sur le pouvoir de négociation relatif des travailleurs et des employeurs.

Troisièmement, la garantie d’emploi assure le plein emploi sans être elle-même inflationniste. Elle n’est pas inflationniste parce que le fournisseur de garantie d’emploi ne soumissionne jamais contre les employeurs de l’économie en général (qu’ils soient du secteur gouvernemental ou du secteur non gouvernemental) pour obtenir du travail. Si la demande de main-d’œuvre augmente dans l’économie en général, le fournisseur de garantie d’emploi ne se permet pas (ou, si l’offre est privée, n’est pas autorisée) de concurrencer les salaires.

[NdT : Il y a une contradiction entre les idées développées dans les deux précédents paragraphes. En effet, l’octroi d’un salaire minimum crée nécessairement une compétition pour la garantie d’emploi. Celle-ci est bien évidemment un instrument de classe, qui va clairement dans l’intérêt des travailleurs. Le fait que l’auteur semble refuser de rentrer dans cette hypothèse de conflit de classes est regrettable. En effet, il est important de reconnaître que les propositions de la MMT favorisent davantage les travailleurs que les entrepreneurs].

Quatrièmement, la garantie d’emploi stabilise les prix (et les fluctuations autour de la valeur de la devise) en fixant un plancher sur la demande pendant les périodes de ralentissement et en retirant automatiquement la demande lorsque l’activité du secteur non gouvernemental reprend. Les dépenses associées à la garantie d’emploi sont non discrétionnaires et varient immédiatement et inversement avec la demande dans l’économie en général. En d’autres termes, il agit comme un stabilisateur automatique. [NdT : la garantie d’emploi stabilise les prix parce qu’elle stabilise les termes de l’échange, c’est-à-dire la valeur de la devise à la source première, à l’offre première, à savoir à l‘offre directe du monopoliste. Cela se traduit certes en termes générique de demande, ainsi qu’en termes de désir d’épargne nette. Cependant, avec la garantie d’emploi, la devise aura tendance à conserver la même valeur, car le monopoliste la fournit aux mêmes termes d’échange et d’une façon universelle. Il y a donc dans ce paragraphe une sorte de contamination post-keynésienne qui s’exprime par une recherche de raisonnement en termes de demande et d’offre de biens, qui ensuite dériverait la valeur de la devise. Or, pour la MMT, la valeur de la devise est a priori de la dynamique de la demande de biens et de services, et non le contraire].

En l’absence de garantie d’emploi, il est difficile d’atteindre le plein emploi avec une faible inflation parce que certains secteurs sont confrontés à des contraintes d’offre avant d’autres, la demande et l’activité économique approchant le niveau de plein emploi. [NdT : il faudrait une précision quant à la nature de l’inflation qui est évoquée ici. Ce qui est évoqué dans ce paragraphe ne se rapporte qu’à une question de valeur relative des biens, qui en fait n’existe pas seulement quand le système se rapproche du plein emploi. Il y a donc manifestement ici une confusion entre la valeur de la devise en soi et le changement dans la valeur relative des biens].

C’est pourquoi les économistes et les décideurs orthodoxes réévaluent de façon intermittente le  » plein emploi  » en fonction de divers taux de chômage élevés (comme un taux de chômage de 5 %, de 7 % ou même plus) pour définir le problème et le mettre hors d’usage. Sans garantie d’emploi, viser le plein emploi (2 % pour tenir compte du chômage frictionnel) entraînerait des pressions sur les prix dans les secteurs surchauffés de l’économie.

En revanche, une garantie d’emploi pourrait permettre d’accroître l’emploi global avec des dépenses publiques moins importantes, mais mieux ciblées. Le pouvoir de dépenser du secteur non gouvernemental (et des pouvoirs publics) pourrait être inférieur pour un niveau d’emploi donné [NdT : par « pouvoir de dépenser », l’auteur a sans doute voulu dire « niveau de la dépense ». En effet, le pouvoir de dépenser de l’État est toujours nominalement infini]. Une politique budgétaire discrétionnaire resterait nécessaire pour atténuer les pressions inflationnistes en période d’expansion (hausse de la fiscalité ou réduction d’autres formes de dépenses publiques), mais elle pourrait être menée parallèlement au plein emploi, plutôt que d’atteindre une limite inflationniste bien avant celle-ci. [NdT : la garantie d’emploi doit se réaliser dans le cadre de la finance fonctionnelle, c’est-à-dire d’un budget qui a toujours pour objectif de satisfaire la demande d’épargne nette de la devise, à un terme d’échange déterminé, donc à une valeur (->prix) déterminée. Ceci dit, en établissant la garantie d’emploi, l’offre est fixée au prix de l’offre primaire de la devise. Donc, si le plein emploi est réalisé dans des secteurs qui se trouvent en surchauffe, il ne s’agit alors que d’un phénomène de valeurs relatives. Le fait que le bien spécifique coûte davantage ne pose pas de problème. Il en est de même dans le cas contraire de baisse du coût. Le fait d’être au plein emploi n’oblige en aucune façon à compenser une hausse ou une baisse du prix nominal d’un bien spécifique. La garantie d’emploi s’exerce dans le cadre d’un monopole qui veut fixer le prix et changer la quantité de l’offre de la devise. En le faisant, l’État maintient constants les prix qu’il paie, et donc constante la valeur de la devise. Par contre, il faut laisser s’exprimer les valeurs relatives des biens qui sont le reflet des changements de coûts effectifs pour la production dans un contexte de concurrence].

Bien que les critiques affirment souvent que le véritable plein emploi n’est pas réaliste, un tel objectif a été atteint dans de nombreux pays dans la période de l’après-guerre, jusqu’au début des années 1970. Un taux de chômage moyen de 2 % et une faible inflation n’ont pas été atypiques tout au long de la période. Cela a été réalisé par les gouvernements agissant en tant qu’employeur de dernier recours, fournissant essentiellement une garantie implicite d’emploi.

Articles connexes :

Ongoing Debate Over Currency Value

Resistance to the Chartalist View of State Money

Crank at the Financial Times

More on Cranks at the Financial Times


Texte original : http://heteconomist.com/value-of-the-currency

Illustration : generationvoyage.fr


Notes

1 NdT : Par secteur gouvernemental, on entend la Banque Centrale et le Trésor et par secteur non-gouvernemental tout le reste, à savoir toutes les entités qui ne créent pas de la devise nationale, y compris le secteur étranger

2 NdT : Cela signifie que, pour parvenir à la situation décrite ici, il faudrait trouver un système qui ne soit basé sur aucune coercition mais qui assure en même temps que ceux qui ne produisent pas de biens de première nécessité parviennent à les obtenir de la part de ceux qui les créent. Or, ce type se situation n’est jamais survenu, au moins à l’échelle d’un pays.

3 NdT : Il n’existe pas de système généralisé d’échanges de biens sans la devise. Le troc n’est pas un système dont les termes de l’échange permettent l’égalisation des prix.

4 Ce commentaire de Warren Mosler est le suivant : « Très bien !
Quelques commentaires.
La productivité détermine ce que  » tous les dollars  » peuvent acheter – la production totale, et pas nécessairement ce que  » un dollar  » peut acheter.
aussi :
« Cette rareté dépend de l’importance de l’obligation fiscale par rapport aux dépenses du gouvernement. »
Oui, mais le niveau des prix est en fin de compte fonction des prix payés par le gouvernement lorsqu’il dépense et/ou des garanties exigées lorsqu’il prête.
Et oui, aujourd’hui, les dépôts bancaires sont acceptés en paiement des taxes, et nécessairement avec les dépôts portant l’assurance FDIC. Par conséquent, les actifs des banques doivent être fortement réglementés pour assurer la stabilité des prix. »
m

L’auteur de l’article a bien pris en compte ce commentaire, en l’ajoutant à sa propre interprétation, mais sans vraiment bien comprendre la contradiction sous-jacente.

5 Ce point est lié à la définition de la base monétaire faite par Warren Mosler. Le lecteur pourra se reporter utilement à cette fiche : https://mmt-france.org/2019/05/28/fiche-n-7-definition-de-la-base-monétaire/

6 Le lecteur qui souhaite approfondir pourra utilement se reporter à cet article de Warren Mosler qui, entre autres, montre clairement que les travailleurs intervenant dans un secteur monopolistique disposent d’une capacité de négociation plus élevé que dans les autres secteurs : mmt-france.org

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