par
Robert Cauneau – MMT-France
Ivan Invernizzi – MMT-France / Rete-MMT
17 octobre 2026
Si l’argent manque pour l’éducation, c’est par choix politique, non par nécessité économique. Pendant la pandémie, quand la gouvernance européenne l’a voulu, les fonds ont été créés en quelques jours. À la France, maintenant, d’utiliser tout son poids politique.
Aujourd’hui, l’argent semble manquer, même pour ce qui compte le plus. À commencer par l’éducation, dont dépend la formation de toute la main-d’œuvre de demain et, avec elle, ce que notre société saura construire, sur le plan économique comme sur le plan culturel et social.
Mais le problème ne se pose pas qu’à l’école. Il se retrouve dans la justice, dans la santé, chez les pompiers pour faire face aux incendies de plus en plus nombreux et, plus largement, dans l’ensemble des services publics. Partout, les besoins se heurtent au même argument : il faudrait y répondre, mais “l’argent manque”.
Ce sont précisément les dépenses sur lesquelles repose l’entretien et le développement de notre civilisation qui semblent toujours sacrifiées en premier.
Une pénurie monétaire organisée
Mais l’argent n’est pas une marchandise dont l’abondance est fixée par la nature, comme l’or, ni un bien techniquement difficile à produire, comme les puces de Nvidia.
C’est une création institutionnelle, une simple écriture comptable qui, dans la zone euro, relève de l’Eurosystème, une entité publique. D’où vient alors sa rareté ? De choix institutionnels et politiques faits à l’échelle européenne, et qui ne perdurent qu’en vertu de rapports de force bien précis.
Cette représentation ne produit pas seulement des choix budgétaires : elle façonne aussi les affects politiques. Quand on persuade une société qu’il n’y a pas assez pour tous, la question devient de savoir qui mérite de garder sa place et qui doit être sacrifié. La désignation de boucs émissaires et la promesse d’un pouvoir autoritaire capable de protéger les « nôtres » trouvent alors un terrain favorable. L’imaginaire de la pénurie est ainsi l’un des ressorts psychologiques importants de la montée actuelle de l’autoritarisme dans les pratiques et les discours. Il ne l’explique pas à lui seul, mais rend plus recevable une politique de l’exclusion en masquant les choix qui organisent la rareté.
L’histoire récente le montre bien. De 2011 à 2019, l’austérité a été imposée à la zone euro, et d’abord à l’Europe du Sud, à force de coupes dans les dépenses publiques et de hausses d’impôts. Les États ont vu fondre leur marge de manœuvre financière. La BCE, de son côté, a fait le choix délibéré de laisser grimper pendant plusieurs années les taux des titres d’État. Les médias commentaient chaque matin l’écart de taux avec l’Allemagne, et la capacité de dépense des États paraissait compromise.
Et puis, d’un coup, tout ce scénario de thriller financier s’est interrompu pendant quatre ans. Avec le Covid, les critères de Maastricht, à commencer par le plafond de 3 % de déficit, ont été suspendus. La BCE a soutenu les dépenses des pays membres et, jusqu’en 2024, plus aucun État n’a connu de difficulté de financement. Il a suffi pour cela d’une décision politique de l’Eurogroupe, le 16 mars 2020. Deux jours plus tard, la BCE annonçait un programme d’achats de 750 milliards d’euros d’obligations émises par les Etats membres..
Les euros sont créés par l’Eurosystème, contrairement à l’illusion entretenue par l’expression “argent du contribuable” pour désigner ce qui est en réalité l’argent public. Avec le soutien de la BCE, la capacité des États à se financer, c’est-à-dire à mobiliser la monnaie nécessaire à ses dépenses et investissements, ne connaît pas de limite. Les vraies limites sont ailleurs. Elles sont réelles et tiennent aux forces productives que la dépense publique peut mobiliser. Tout ce qui est techniquement faisable pour l’appareil productif d’une société devrait être financièrement réalisable.
Manquerait-il des gens qualifiés, prêts à enseigner pour un bon salaire ? Évidemment pas. Des entreprises capables de rénover les écoles ? Il n’en manque pas non plus. La monnaie peut donc servir, très concrètement, à mettre ces énergies au travail.
Le système monétaire sert précisément à cela, à permettre à l’État d’orienter une partie de l’économie en fonction de priorités démocratiques. Ce sont les États qui ont bâti les systèmes monétaires, et dans ce but, pas les forces du marché. Franc suisse, euro, couronne danoise : autant de constructions institutionnelles nées de l’État et pour l’État, afin d’organiser sa capacité à organiser l’économie.
Les médias et les économistes mainstream nous répètent quotidiennement que la monnaie serait aux mains d’acteurs privés, banques ou fonds d’investissement. Cette fausse représentation inverse la réalité, relève de l’idéologie pure et ne trouve aucun appui dans la mécanique du système. Au sommet siège la banque centrale, une institution publique qui ne tient son pouvoir que des États et n’existerait pas sans eux. Les années 2020-2024 ont rappelé à qui l’avait oublié que l’euro est une construction publique, voulue par les pays de la zone euro, dont la France.
Mobiliser les moyens qui construisent l’avenir
Si l’école manque de moyens, c’est donc par choix politique, non par pénurie économique. Ce choix découle du traité de Maastricht, dont les règles peuvent être suspendues, puisqu’elles l’ont déjà été. Pourtant, alors même que les forces démocratiques se mobilisent contre l’austérité, personne ne semble actuellement réclamer une nouvelle suspension à la hauteur de l’urgence des besoins. Signe que le débat public s’enferre dans de faux postulats sur le fonctionnement de l’État et du système monétaire, fondés sur l’analogie entre l’État et une entreprise. Cette image est tout sauf neutre : en transposant à l’État les contraintes financières d’une entreprise, elle tend à présenter comme une nécessité économique la limitation de l’action publique, une représentation que la majeure partie de l’opinion a fini par intérioriser, à droite comme à gauche.
À cela s’ajoute une idée pernicieuse, qui circule souvent sans être formulée : la dépense publique serait un frein à la croissance.
C’est l’inverse. Chaque euro de dépense publique supplémentaire est un euro de PIB en plus, pour une raison simple : le PIB mesure les dépenses consacrées aux biens et services finaux produits dans le pays, et l’État fait partie de ceux qui dépensent, et donc qui produisent. Le salaire d’un enseignant, la rénovation d’une école entrent directement dans le calcul. Et tant qu’il reste des chômeurs, le système dispose à l’évidence de forces inutilisées et peut produire davantage avec une marge de croissance. Si les inégalités de patrimoine et de revenu représentent un réel problème démocratique en donnant un pouvoir disproportionné à certains acteurs privés de ponctionner la richesse produite à leur avantage au dépends des autres, il n’est en revanche nul besoin de prendre aux uns pour augmenter la dépense publique. Il est tout simplement possible d’augmenter la dépense publique et donc le PIB sans générer d’inflation monétaire, tant que le plein emploi n’est pas atteint. À l’inverse, l’austérité et la rhétorique d’une soi-disant “rigueur” budgétaire qui l’accompagne est une décision de produire moins et de vivre en-dessous de nos moyens, une décision de part en part politique.
Quand, en 2015, la démocratie grecque a dit non à l’austérité par référendum, la zone euro lui en a imposé davantage encore. Quand, au cœur de la pandémie, c’est l’Italie qui en a demandé la fin, l’austérité a cessé pendant quatre ans. Ce ne sont pas les comptes qui ont fait la différence, mais le poids politique du pays considéré, dans un contexte historique donné.
C’est peut-être maintenant au tour de la France, deuxième économie de la zone euro, de faire peser tout son poids pour en finir avec cette anorexie institutionnelle entièrement fabriquée, cristallisée dans le traité de Maastricht et dans les pratiques de l’Eurosystème. Pour que la lutte contre l’idéologie de l’austérité et ses politiques ne soit pas vaine, il faut que soit identifié un objectif politique clair : suspendre les règles budgétaires de Maastricht, puis les remplacer par d’autres, qui permettent l’investissement public, celui qui construit l’avenir et soutient l’emploi. C’est une condition nécessaire pour que notre société soit mise en mesure de déployer pleinement sa capacité de progrès historique et de bien-être social et écologique.
Donner aux jeunes les outils d’invention de leur avenir
La perspective de la guerre, l’incertitude sur l’emploi et la situation écologique peuvent nourrir une profonde inquiétude. Pour les jeunes qui doivent choisir une formation, chercher un emploi ou envisager de fonder une famille, ces menaces se cumulent avec les difficultés de logement et la fragilisation des services publics.
Reconnaître que les contraintes monétaires relèvent d’institutions révisables permet de retrouver une prise sur l’avenir. Là se trouve le vrai réalisme économique, contre les fétiches imaginaires et auto-mutilants qui se cachent trop souvent sous l’idéologie du “réalisme”.
Le « réalisme » peut servir à justifier les contraintes comme à les combattre : tout dépend de ce qu’on tient pour réel. Les règles budgétaires et monétaires sont des institutions, donc des choix transformables ; les ressources disponibles, les capacités productives et les limites écologiques, elles, doivent être prises au sérieux. Être réaliste, c’est distinguer les unes des autres et se demander comment mobiliser les ressources pour répondre aux besoins. C’est dans ce sens que reconnaître le caractère transformable des institutions monétaires permet de retrouver une prise sur l’avenir.
Cette compréhension devient particulièrement puissante et mobilisatrice lorsqu’elle se traduit par des perspectives concrètes : une école qui accompagne, des soins et des formations accessibles, et une politique économique garantissant à chacun la possibilité d’un emploi utile.
La MMT, ou théorie monétaire moderne, est une approche économique qui fonde son analyse sur la reconnaissance des systèmes monétaires comme monopoles publics. Une politique économique s’en inspirant pourrait éliminer le chômage involontaire, élargir les mesures visant le développement industriel, développer les services publics et accompagner les transitions.
Nous devons à la jeunesse une société capable de préparer son avenir, de lui donner des raisons d’y croire et, au premier chef, de jeter au feu les mythes économiques qui voudraient lui interdire d’imaginer un monde meilleur, pour mieux l’empêcher de le construire.
Illustration : https://unsplash.com/fr/photos/two-young-students-drawing-together-in-a-classroom-ycuGtOTAtuU
