Monnaie, pouvoir et régimes monétaires (Synthèse)

Synthèse rédigée par

Robert Cauneau – MMT France

21 février 2019

 

Pavlina R. Tcherneva est une économiste américaine de premier plan, professeure agrégée au Bard College. Elle est également associée de recherche au Levy Economics Institute et experte à l’Institute for New Economic Thinking. Elle est l’une des personnes les plus influentes concernant MMT, dont elle a notamment théorisé le volet “Garantie d’emploi”.

Cet texte se veut une synthèse d’un article qu’elle a publié en mars 2016, dont la traduction est en cours et qui paraîtra sur la même page dans les prochains jours.

Dans cet article, la monnaie est définie comme une relation de pouvoir d’un type particulier, une relation de dette sociale stratifiée, mesurée dans une unité de compte déterminée par une certaine autorité. Un bref examen historique révèle sa nature évolutive dans le processus d’approvisionnement social. Non seulement la monnaie est antérieure aux marchés et aux échanges réels tels qu’ils sont compris dans l’économie dominante, mais elle apparaît aussi comme un mécanisme social de distribution, généralement par une autorité du pouvoir (que ce soit une ancienne autorité religieuse, un roi, une puissance coloniale, un État nation moderne ou une union monétaire). On peut dire que la monnaie est une « créature de l’État » qui a joué un rôle clé dans le transfert des ressources réelles entre les parties et dans la répartition des surplus économiques.

Dans les économies capitalistes modernes, la monnaie est aussi un simple monopole public. Depuis que la monnaie existe, les tentatives pour en altérer la valeur ont été nombreuses. L’histoire de la contrefaçon, ainsi que celle de l’indépendance à l’égard de la domination coloniale et économique, est une autre façon de raconter l’histoire de « la monnaie en tant que créature de l’État ». Cette compréhension historique des origines et de la nature de la monnaie éclaire les possibilités économiques offertes par les différents arrangements monétaires institutionnels dans le monde moderne. L’auteure précise que les régimes monétaires dits « souverains” et  » non souverains  » modernes (y compris les monnaies librement flottantes, les monnaies-étalon, les caisses d’émission, les pays “dollarisés” et les unions monétaires) doivent examiner l’espace politique disponible dans chaque cas pour poursuivre des objectifs de politique intérieure.

Peu d’institutions sont aussi importantes pour le bien-être humain que celle de la monnaie. Moins nombreuses encore sont celles qui sont autant mal comprises. Notre connaissance et notre compréhension de ce qu’est la monnaie, d’où elle vient et ce qu’elle fait sont truffées de mythes omniprésents1 : 1. que la monnaie est une créature du marché née de la nécessité de faciliter le troc ; 2. que la monnaie est un objet, généralement d’une certaine valeur intrinsèque (dérivé de métaux précieux) qui est facilement transportable et divisible ; et 3. qu’en soi, la monnaie a peu de signification économique (elle est « neutre »), servant seulement à simplifier les transactions mais ne touchant pas aux décisions d’emploi, de consommation et d’investissement.

Ces mythes sont omniprésents dans la théorie économique dominante et sont connus sous le nom de « vision métalliste » de la monnaie. Ils conduisent à plusieurs hypothèses problématiques et pratiques méthodologiques au sein de l’économie. Premièrement, comme la monnaie est considérée comme un phénomène de marché, le contrôle de l’État sur le système monétaire est considéré comme une intervention significative du marché qui réduit l’efficience du marché. D’ici, en raison de cette rareté, on fait valoir que les dépenses publiques évincent la consommation et l’investissement privés. En outre, le pouvoir de monopole de l’État sur la question de la monnaie est considéré comme une conséquence de l’appropriation par l’État de fonds privés qui doivent être limités à tout prix, car l’État (prétend-on) a l’incitation perverse à dépenser et à rabaisser la monnaie. Enfin, parce que la monnaie est « neutre », les modèles économiques conventionnels sont totalement dépourvus de monnaie, de finances, de dettes ou de défaut.

Bien que la vision métalliste des origines de la monnaie domine l’économie dominante, elle ne trouve aucun support dans la littérature académique de l’histoire, anthropologie, numismatique, sociologie, assyriologie, religion, et autres. Pour l’auteure, il est crucial de démystifier l’histoire conventionnelle, car elle renverse toutes les propositions ci-dessus et éclaire le système monétaire moderne d’une manière que la vision conventionnelle ne peut pas faire.

L’article présente une analyse historique de l’origine de la monnaie afin d’illustrer que la monnaie est antérieure à celle des marchés. Non seulement il ne s’agit pas d’une « créature du marché », mais on peut faire valoir avec force que la monnaie est plutôt une « créature de l’État », quelle que soit sa définition large. Cette proposition est au cœur de l’approche chartaliste (ou monnaie moderne) de la monnaie. L’article définit la monnaie comme une relation de pouvoir d’un type spécifique, à savoir une relation de crédit-dette sociale, qui est codifiée par une autorité ou une institution de pouvoir – qu’il s’agisse d’une ancienne autorité religieuse, d’un chef tribal ou d’un organe administratif précoce, comme un palais mésopotamien ou une cité grecque, puis une monarchie, un pouvoir colonial ou un État nation moderne. Loin d’être un simple moyen d’échange anodin, l’histoire de la monnaie en tant que créature de l’État indique qu’elle est plutôt un moyen de distribution, un outil de transfert de ressources réelles d’une partie à l’autre, en fonction de la relation de pouvoir du contexte historique spécifique.

Non seulement la naissance de la monnaie ne peut être dissociée des pouvoirs de l’État, mais l’ensemble du système monétaire réside dans l’ensemble des règles et du code juridique établis par l’État. Pourtant, des régimes monétaires tels que l’Union monétaire européenne ont forcé un divorce incohérent entre les États-nations et leurs monnaies nationales, au prix de coûts économiques et humains considérables. Une bonne compréhension des origines, du rôle et des fonctions de la monnaie est essentielle pour évaluer adéquatement les problèmes économiques contemporains et l’espace politique disponible pour les résoudre. Elle nous incite à réfléchir aux moyens possibles d’utiliser les pouvoirs monopolistiques de l’État et de concevoir des politiques publiques pour atteindre un large éventail d’objectifs politiques, notamment le plein emploi et la stabilité des prix.

 

Image : jenni935.centerblog.net

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