Quand deux pionniers de la MMT se rencontrent pour discuter de leur travail (5ème partie)

par

Bill Mitchell

Traduction par Robert Cauneau – MMT France

 

5ème Principe : La viabilité financière et l’histoire de l’espace budgétaire

Dans la macroéconomie dominante, le concept de viabilité budgétaire et d’espace budgétaire est défini en termes financiers.

Par exemple, le FMI définit l’espace fiscal de cette façon :

… (la marge de manœuvre dans le budget d’un gouvernement qui lui permet d’affecter des ressources à une fin souhaitée sans compromettre la viabilité de sa situation financière ou la stabilité de l’économie. L’idée est qu’une marge de manœuvre budgétaire doit exister ou être créée si l’on veut que des ressources supplémentaires soient mises à la disposition de dépenses publiques valables. Un gouvernement peut créer un espace fiscal en augmentant les impôts, en obtenant des subventions extérieures, en réduisant les dépenses moins prioritaires, en empruntant des ressources (aux citoyens ou aux prêteurs étrangers) ou en empruntant au système bancaire (et en augmentant ainsi la masse monétaire). Mais elle doit le faire sans compromettre la stabilité macroéconomique et la viabilité budgétaire – en s’assurant qu’elle a la capacité, à court et à long terme, de financer les programmes de dépenses qu’elle souhaite ainsi que le service de sa dette.

La MMT rejette catégoriquement ces notions.

Il n’est pas possible d’avoir une marge de manœuvre ou une viabilité budgétaire d’une certaine ampleur du déficit par rapport au PIB ou d’un certain niveau seuil de dette publique par rapport au PIB ou de tout autre ratio  » financier  » auto-référencé.

Le concept de viabilité budgétaire ne peut être défini de manière significative en termes de solvabilité publique. Un gouvernement souverain est toujours solvable (à moins qu’il ne choisisse de ne pas l’être pour des raisons politiques !

Le concept de viabilité budgétaire n’inclura aucune notion des impératifs de financement auxquels un gouvernement souverain doit faire face ni n’invoquera l’analogie fallacieuse entre un ménage et le gouvernement.

Le concept de viabilité budgétaire n’inclura aucune notion de limites de  » financement  » étranger ou de préoccupations concernant la propriété étrangère de la dette d’un gouvernement souverain.

Nous l’avons appris :

  • un gouvernement souverain n’est pas soumis à une contrainte de revenus, ce qui signifie que l’espace budgétaire ne peut être défini en termes financiers.
  • la capacité du gouvernement souverain à mobiliser des ressources ne dépend que des ressources réelles dont dispose la nation.

Mais dire qu’un gouvernement peut toujours créditer des comptes bancaires et augmenter les réserves bancaires quand bon lui semble ne signifie pas qu’il doit dépenser sans tenir compte de ce que les dépenses visent à accomplir.

Le concept de viabilité budgétaire est mieux défini en termes d’objectifs sociétaux tels que le bien-être.

Par exemple, la viabilité budgétaire est directement liée à la mesure dans laquelle les ressources en main-d’œuvre sont utilisées dans l’économie.

L’objectif est de maintenir le plein emploi, ce qui constitue le scénario de base d’une économie efficace qui cherche à éviter le gaspillage des ressources.

Une fois que le gouvernement assume sa responsabilité d’atteindre et de maintenir le plein emploi, des exigences précises s’appliquent à ses dépenses.

C’est ce que nous avons appris dans ce billet de blog – La condition du déficit budgétaire du plein emploi (13 avril 2011) :

Les leçons, en résumé, sont les suivantes :

1. Une macroéconomie est en état stable (c’est-à-dire au repos ou en équilibre) lorsque la somme des injections de dépenses est égale à la somme des fuites de dépenses. Chaque fois que cette relation est perturbée (par exemple, par un changement dans le niveau des injections, quelle qu’en soit la source), le revenu national s’ajuste et adapte les fuites de dépenses en fonction du revenu au nouveau niveau des injections. À ce moment-là, le système est de nouveau au repos.

Il faut cependant comprendre que le système est en flux constant et que l’équilibre ainsi défini est continuellement perturbé. Les changements de revenus qui en résultent contribuent à rééquilibrer les injections et les fuites.

2. Les injections proviennent des dépenses d’exportation, des dépenses d’investissement (formation de capital) et des dépenses publiques.

3. Les fuites concernent l’épargne des ménages, la fiscalité et les dépenses d’importation.

4. Pour chaque  » agent  » qui dépense plus que son revenu, un autre  » agent  » dépense nécessairement moins que son revenu.

Tout gouvernement, société, résident ou non-résident peut avoir des déficits (dépenser plus qu’il ne gagne). Par exemple, ceux qui dépensent plus que leur revenu comprennent les ménages qui empruntent pour acheter une maison, les entreprises qui empruntent pour investir dans de nouveaux biens d’équipement et les gouvernements qui dépensent plus qu’ils n’extraient en impôts. D’un autre côté, les ménages et les entreprises qui épargnent affichent des excédents.

5. Une économie au repos n’est pas nécessairement une économie qui coïncide avec le plein emploi ou qui a réalisé toutes les économies souhaitées.

6. Lorsqu’une économie est  » au repos  » et que le chômage est élevé, il doit y avoir un déficit de dépenses et des désirs d’épargne non comblés, étant donné que le chômage de masse est le résultat d’une demande déficiente (par rapport aux dépenses nécessaires pour fournir suffisamment d’emplois).

7. S’il n’y a pas de dynamique qui conduirait à une augmentation des dépenses privées (ou non gouvernementales), la seule façon pour l’économie d’accroître son niveau d’activité est d’augmenter les dépenses publiques nettes – cela signifie que l’injection par l’augmentation des dépenses publiques doit plus que compenser la fuite accrue des recettes fiscales.

8. Pour maintenir le plein emploi, le déficit budgétaire a exactement compensé l’écart laissé par des fuites non gouvernementales plus importantes que les injections.

Si le déficit budgétaire n’est pas suffisant, le revenu national diminuera et le plein emploi sera perdu. Si le gouvernement tente d’élargir le déficit budgétaire au-delà de la limite du plein emploi, les dépenses nominales dépasseront la capacité de réaction de l’économie en augmentant la production réelle et, bien que le revenu augmente, tout cela sera dû aux effets des prix (c’est-à-dire à l’inflation).

Dans certains cas, un excédent budgétaire sera nécessaire pour maintenir le plein emploi sans inflation si les injections non gouvernementales dépassent les fuites (par exemple si le secteur des exportations est particulièrement fort).

Un gouvernement qui agit selon ces règles mène une politique budgétaire durable.

L’équilibre budgétaire qui découle de ces conditions est ce qu’il est.

Il n’y a rien de bon ou de mauvais en soi dans un déficit budgétaire de 2 % du PIB, comparé à un déficit de 10 % du PIB ou à un excédent budgétaire de 3 % du PIB.

L’évaluation de la viabilité financière exige que nous comprenions le contexte, ce qui signifie que nous devons comprendre les décisions en matière d’épargne et de dépenses du secteur non gouvernemental.

Cela s’inscrit également dans le concept d’espace budgétaire de la MMT, qui porte sur les désirs d’épargne non comblés, comme en témoigne l’existence d’un chômage de masse.

Dans une économie monétaire moderne, la marge de manœuvre budgétaire n’a rien à voir avec ce qu’est ou ce qu’a été l’équilibre budgétaire actuel et le ratio actuel de la dette publique.

Un gouvernement souverain peut acheter toutes les ressources inutilisées qui sont à vendre dans sa propre monnaie, y compris toute la main-d’œuvre inutilisée.

Les ressources disponibles (biens et services) qui sont à vendre dans la monnaie d’émission définissent la marge de manœuvre financière dont dispose le gouvernement.

Un tel gouvernement ne peut jamais manquer de fonds pour atteindre son objectif, qui est de s’assurer que toutes les ressources disponibles sont utilisées de façon productive.

Ainsi, un déficit passé ne pose aucune contrainte particulière sur ce que le gouvernement peut faire à l’avenir, si ce n’est de dire que si le déficit a été correctement calibré pour soutenir le plein emploi, il y aura moins à faire si le secteur privé contracte.

Afin de mieux comprendre le concept de viabilité financière et de vous détromper de l’affirmation erronée selon laquelle il est en quelque sorte lié à l’historique du déficit ou aux ratios de la dette publique, la série de billets d’introduction suivante vous sera utile :

1. Viabilité financière 101 – Partie 1 (15 juin 2009).

2. Viabilité financière 101 – Partie 2 (16 juin 2009).

3. Viabilité financière 101 – Partie 3 (17 juin 2009).

4. La condition du déficit budgétaire du plein emploi (13 avril 2011).

5. La marge de manœuvre budgétaire n’a rien à voir avec les ratios de la dette publique ou l’ampleur des déficits (30 août 2018).

 


Article original : http://bilbo.economicoutlook.net/blog/?p=41133

Illustration : seagnature.com

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