À l’approche de la récession, la MMT pourrait-elle être la solution non-orthodoxe ?

The Guardian

17 mars 2019

par Larry Elliott


Traduction par

Robert Cauneau – MMT France

Les derniers mois de 2018 ont été marqués par une véritable crise de nerfs sur les marchés financiers. La croissance ralentissait partout et les cours des actions étaient en plein recul. On craignait que ce ne soit le début de la crise financière mondiale 2.0.

En fin de compte, les banques centrales ont réussi à calmer le jeu. La Réserve fédérale américaine a abandonné ses plans de hausse des taux d’intérêt, la Banque centrale européenne a reporté la date à laquelle elle prévoit de commencer à relever le coût des emprunts, la Banque du Japon a maintenu les taux négatifs et la Banque populaire de Chine a assoupli les contraintes en matière de prêts aux banques commerciales.

L’action politique n’a pas stoppé le flot de mauvaises nouvelles économiques, qui s’est poursuivi à peu près sans relâche au cours des trois premiers mois de l’année 2019. Mais elle a changé l’humeur des marchés financiers.

Ce serait une erreur, cependant, de supposer que tout va bien maintenant, parce que c’est loin d’être le cas. L’ambiance reste nerveuse? Ce n’est pas seulement parce que la question au sujet de la survenue d’une autre récession est de savoir non pas si, mais quand. Les banques centrales ne sont pas non plus mal équipées pour faire face à la prochaine crise, même si leur puissance de feu est nettement inférieure à celle d’il y a dix ans.

C’est plutôt qu’une autre récession grave remettrait en question la façon dont les gouvernements ont géré leur économie depuis le milieu des années 1970. En termes simples, il s’agit de donner la priorité au contrôle de l’inflation plutôt qu’au plein emploi, de confier la gestion de la demande à des banques centrales indépendantes plutôt qu’aux ministères des Finances et d’établir des règles qui limitent – autrement que pendant les récessions – l’ampleur des déficits que les gouvernements peuvent enregistrer.

Cette idée reçue a survécu à l’effondrement de 2008-2009 parce que, même si les banques centrales ont réduit les taux d’intérêt et injecté de la monnaie dans leur économie au moyen d’un assouplissement quantitatif, elles l’ont fait tout en respectant les cibles d’inflation. Les ministères des Finances ont joué le second rôle et ont jugé essentiel de réduire les emprunts, même si cela impliquait des programmes d’austérité impopulaires.

Mais l’économie est cyclique, même si ces cycles sont parfois extrêmement longs. Dario Perkins, de TS Lombard, note que les économistes des années 1930 sont arrivés à la conclusion que les banques centrales avaient fait tout leur possible. Réduire les taux d’intérêt alors qu’ils étaient déjà bas, c’était comme « pousser sur un bout de ficelle » et, par conséquent, les gouvernements ont dû utiliser le pouvoir de l’État pour réduire le chômage.

Le plein emploi n’a finalement été atteint qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’équilibre budgétaire importait beaucoup moins que la victoire militaire. Les gouvernements ont dépensé ce qu’ils estimaient devoir dépenser.

On entend maintenant des échos de cette époque. Aux États-Unis, Donald Trump a montré qu’il ne se soucie pas trop de l’indépendance de la banque centrale et pense qu’il faut d’abord faire croître l’économie et s’inquiéter du déficit ensuite. De l’autre côté de la politique, il y a un groupe de démocrates radicaux qui font campagne pour un New Deal Vert et considèrent la lutte contre le changement climatique comme l’équivalent actuel de la lutte contre le fascisme. Les débats politiques des années 1930 font une fois de plus rage, la théorie monétaire moderne (MMT) faisant partie de l’argumentation.

La MMT bouleverse l’orthodoxie post-1970. Elle dit qu’un gouvernement qui émet sa propre monnaie ne peut pas faire faillite. On peut éviter que les gens soient au chômage parce qu’ils peuvent être mis au travail grâce à des dépenses publiques plus élevées, financées par la banque centrale. Dans le cadre de la MMT, le plein emploi est l’objectif principal de la politique et la banque centrale est subordonnée au ministère des Finances.

Des économistes plaident en faveur de la MMT depuis de nombreuses décennies, mais elle fait maintenant le buzz grâce au soutien d’Alexandria Ocasio-Cortez, l’étoile montante du parti démocrate. Pour la gauche radicale, l’attrait est évident : la MMT peut être utilisée pour offrir la garantie d’emploi et pour financer le Green New Deal. Le fait que Trump ne soit pas gêné par l’ampleur du déficit budgétaire américain rend la MMT plus facile à vendre politiquement.

Ce n’est pas aussi facile que ça, inévitablement. La nouvelle mise en avant de la MMT n’est pas passée inaperçue et il y a maintenant des pressions contre elle, non seulement de la part des conservateurs comme Jerome Powell, le président de la Fed, mais aussi des économistes du côté progressiste de la politique, tels que Paul Krugman et Larry Summers.

Le principal argument contre la MMT est qu’elle conduirait à l’inflation, et potentiellement à des niveaux d’inflation très élevés. La création de monnaie en soi n’entraîne pas une augmentation des niveaux d’activité : ce ne sera le cas que si l’économie ne fonctionne pas à pleine capacité et qu’il y a suffisamment de capital – physique et humain – pour mettre la monnaie à profit. Si ce n’est pas le cas, l’inflation commencera à augmenter parce qu’il y aura trop de monnaie et trop peu de biens.

Les partisans de la MMT ont deux réponses à cette critique. Tout d’abord, l’utilisation de la MMT s’apparente au pompage d’un pneu dégonflé ; une fois qu’il est complètement gonflé, il n’est plus nécessaire de continuer à pomper. Deuxièmement, il existe des moyens de résorber la demande excédentaire : la réglementation, les contrôles et, surtout, la fiscalité. Pour cela, les ministères des finances doivent connaître les capacités inutilisées de leur économie, savoir quand le moment est venu d’arrêter les dépenses et être capables de résister à la tentation de continuer plus longtemps qu’ils ne le devraient.

Cela dit, le débat sur la MMT est bienvenu et sain. La probabilité d’une nouvelle récession, les contraintes qui pèsent sur la politique monétaire conventionnelle, la menace de déflation et la nécessité de financer la transition vers une économie sobre en carbone vont toutes dans le même sens : un rôle beaucoup plus important pour la politique budgétaire, quel que soit son financement.


Article original : www.theguardian

Photograph: Jonathan Ernst/Reuters

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