Aspects politiques du plein emploi

par

Michel Kalecki

1943


Traduction par Robert Cauneau – MMT France


Cet essai a d’abord été publié dans le Political Quarterly en 1943 ; il est reproduit ici dans un objectif éducatif non-lucratif. Une plus courte version de cet essai1 a été publiée dans La Dernière Phase de la Transformation du Capitalisme (Monthly Review Press, 1972).


I

1. Une solide majorité des économistes est maintenant d’avis que, même dans un système capitaliste, le plein emploi peut être assuré par un programme de dépenses gouvernementales, étant supposé qu’il existe un plan opérationnel pour employer toute la force de travail existante, et étant supposé un approvisionnement suffisant des matières premières étrangères nécessaires en échange d’exportations.

Si l’État réalise des investissements publics (construction d’écoles, d’hôpitaux et d’autoroutes, par exemple) ou subventionne la consommation de masse (allocations familiales, réduction de la fiscalité indirecte ou subventions destinées à maintenir les prix des produits de première nécessité à un bas niveau), si, en outre, ces dépenses sont financées par des emprunts et non par la fiscalité (qui pourrait affecter négativement l’investissement privé et la consommation), la demande effective de biens et services pourrait augmenter jusqu’au point de permettre le plein emploi. Ces dépenses publiques augmentent l’emploi, non seulement directement, mais aussi indirectement, car l’augmentation des revenus qu’elles entraînent génère une hausse secondaire de la demande de biens de consommation et d’investissement.

2. Il peut être demandé comment le public trouve-t-il la monnaie pour prêter au gouvernement s’il ne diminue pas sa consommation et ses investissements. La meilleure façon de comprendre ce processus consiste à, je pense, imaginer pour un moment que le gouvernement paie ses fournisseurs avec des bons du Trésor. Les fournisseurs ne vont pas, en général, garder ces bons pour eux mais les mettre en circulation en achetant d’autres biens et services, et ainsi de suite, jusqu’à ce que finalement ces bons du Trésor atteignent des personnes ou des entreprises qui les gardent comme actifs portant intérêts. À chaque intervalle de temps l’augmentation totale en bons du Trésor détenus (provisoirement ou définitivement) par des personnes morales ou physiques égalera les biens et services vendus au gouvernement. Ainsi ce que l’économie prête au gouvernement ce sont des biens et des services dont la production est « financée » par des bons du Trésor. En réalité le gouvernement paie pour ces services, non en bons du Trésor, mais en liquide, mais il émet simultanément des bons et ainsi draine tout ce liquide ; c’est équivalent au processus imaginaire décrit ci-dessus.

Qu’arrive-t-il, toutefois, si le public ne veut pas absorber tous les nouveaux bons du Trésor ? Il les offrira finalement aux banques pour obtenir du liquide (billets ou dépôts) en échange. Si les banques acceptent ces offres, le taux d’intérêt sera maintenu. Sinon, le prix des bons chutera, ce qui signifiera une augmentation du taux d’intérêt, et cela encouragera le public à détenir plus de bons du Trésor par rapport aux dépôts.  Il s’ensuit que le taux d’intérêt dépend de la politique bancaire, et en particulier celle de la banque centrale. Si cette politique vise à maintenir le taux d’intérêt à un certain niveau, cela peut facilement être accompli, quelle que soit la taille du montant de l’emprunt gouvernemental. Telle était et est la situation au cours de la présente guerre. En dépit de déficits budgétaires astronomiques, le taux d’intérêt n’a nullement augmenté depuis le début de 1940.

3. Il pourrait être objecté que la dépense gouvernementale financée par emprunt pourrait causer de l’inflation. À cela il peut être répondu que la demande effective créée par le gouvernement agit comme n’importe quelle augmentation de la demande. Si la force de travail, les moyens de production, et les matières premières étrangères sont en approvisionnement suffisant, à l’augmentation de la demande répond une augmentation de la production. Mais si le plein emploi des ressources est atteint et que la demande effective continue à augmenter, les prix vont monter de manière à équilibrer l’offre et la demande pour les biens et services. (En état de sur-emploi des ressources comme nous le constatons à présent dans l’économie de guerre, une pression inflationniste sur les prix n’a été évitée que dans la mesure où la demande pour des biens de consommation a été amoindrie par le rationnement et la taxation directe). Il s’ensuit que si l’intervention du gouvernement vise à assurer le plein emploi mais s’arrête net avant d’augmenter la demande effective au-delà du niveau de plein emploi, il n’y a aucune raison d’avoir peur de l’inflation,2

II

1. Ce qui précède est un tableau très fruste et incomplet de la doctrine économique du plein emploi. Mais il est, je pense, suffisant pour familiariser le lecteur avec l’essentiel de cette doctrine et ainsi lui permettre de suivre la discussion suivante sur les problèmes politiques induits par l’accomplissement du plein emploi.

Il doit d’abord être constaté que, bien que la plupart des économistes sont maintenant d’accord sur le fait que le plein emploi puisse être accompli par une dépense gouvernementale, cela n’a jamais été le cas même dans le passé récent. Parmi les opposants à cette doctrine il y avait (et il y a encore) d’éminents prétendus « experts économiques » étroitement liés aux banques et aux industries. Cela suggère qu’il y a un arrière-plan politique dans l’opposition à la doctrine du plein emploi, même si les arguments invoqués sont économiques. Cela ne veut pas dire que ceux qui les avancent ne croient pas en leurs pensées économiques. Mais l’ignorance obstinée est généralement une manifestation de motivations politiques.

Il y a, toutefois, des indices encore plus patents qu’un enjeu politique de première importance est présent. Lors de la grande dépression des années 1930, la grande entreprise s’est systématiquement opposée aux tentatives pour améliorer l’emploi par une dépense gouvernementale dans tous les pays, exceptée l’Allemagne nazie. Cela s’est clairement vu aux États-Unis (opposition au New Deal), en France (la tentative de Blum), et en Allemagne avant Hitler. Cette attitude est difficile à expliquer. Clairement, une production et un emploi plus élevés bénéficient non seulement aux travailleurs mais aux entrepreneurs aussi, parce que les profits de ces derniers augmentent. Et la politique de plein emploi esquissée ci-dessus n’empiète pas sur les profits parce qu’elle n’implique aucune taxation supplémentaire. Les entrepreneurs au milieu de la crise languissent en attendant la reprise ; pourquoi n’acceptent-ils pas joyeusement la reprise de synthèse que le gouvernement peut leur offrir ? C’est une question difficile et fascinante à laquelle je veux répondre dans cet article.

Les raisons de l’opposition des « capitaines d’industrie » au plein emploi accompli par dépense gouvernementale peut être subdivisée en trois catégories : (i) l’aversion contre l’immixtion gouvernementale dans le problème de l’emploi en tant que tel ; (ii) l’aversion contre la direction de la dépense gouvernementale (investissement public et subvention à la consommation) ; (iii) l’aversion des changements politiques et sociaux résultant du maintien du plein emploi. Nous examinerons chacune de ces trois catégories d’objections à une politique gouvernementale d’expansion en détail.

2. Nous devons d’abord nous occuper de la réticence des « capitaines d’industrie » à accepter l’intervention du gouvernement dans le problème de l’emploi. Tout élargissement du périmètre de l’État est perçu par le milieu des affaires avec suspicion, mais la création d’emploi par la dépense gouvernementale a un aspect particulier qui rend cette opposition particulièrement intense. Sous un système de laissez-faire le niveau d’emploi dépend très largement du dénommé niveau de la confiance. S’il se détériore, l’investissement privé décline, ce qui cause une baisse de la production et de l’emploi (à la fois directement et par les effets secondaires de la baisse des revenus sur la consommation et l’investissement). Cela donne aux capitalistes un puissant contrôle indirect sur la politique gouvernementale : tout ce qui pourrait perturber le niveau de confiance doit être soigneusement évité parce que cela causerait une crise économique. Mais une fois que le gouvernement apprend l’astuce de l’augmentation de l’emploi par ses propres achats, ce puissant outil de contrôle perd son efficacité. Par là-même les déficits budgétaires nécessaires pour mener une intervention gouvernementale doivent être regardés comme dangereux. La fonction sociale de la doctrine des « finances saines » est de rendre le niveau d’emploi dépendant du niveau de confiance.

3. L’aversion des grands hommes d’affaires pour une politique de dépense gouvernementale s’amplifie encore lorsqu’ils considèrent les cibles de la monnaie ainsi dépensée : investissement public et subventions pour la consommation de masse.

Les principes économiques de l’intervention du gouvernement requièrent que l’investissement public doit être confiné à des cibles qui ne concurrencent pas les équipements des affaires privées (ex. des hôpitaux, des écoles, des autoroutes). Sinon la profitabilité  de l’investissement privé pourrait en être handicapée, et l’effet positif de l’investissement public sur le chômage compensé par l’effet négatif du déclin de l’investissement privé. Cette conception convient très bien aux hommes d’affaires. Mais l’étendue de l’investissement public de ce type est plutôt restreinte, et il y a un danger que le gouvernement, en poursuivant cette politique, soit peut-être tenté de nationaliser le transport ou les services au public pour gagner une nouvelle zone d’investissement.3

On pourrait donc s’attendre à ce que les hommes d’affaires et leurs experts soient d’autant plus favorables au subventionnement de la consommation de masse (par le moyen d’allocations familiales, subventions pour maintenir bas les prix des produits de première nécessité, etc.) qu’à l’investissement public ; puisque la subvention de la consommation ne s’engage dans aucune sorte d’entreprise. Dans la pratique, cependant, ce n’est pas le cas. En effet, ces « experts » s’opposent beaucoup plus violemment à la subvention de la consommation de masse qu’à l’investissement public. Parce que là un principe moral de la plus haute importance est en jeu. Les fondamentaux de l’éthique capitaliste requièrent que « chacun gagne son pain à la sueur de son front » — à moins que vous ne disposiez de moyens privés.

4. Nous avons considéré les raisons politiques de l’opposition à la création d’emploi par la dépense gouvernementale. Mais même si cette opposition était surmontée — comme ce pourrait bien être le cas sous la pression des masses — le maintien du plein emploi entraînerait des changements sociaux et politiques qui donneraient un nouvel élan à l’opposition des chefs d’entreprises. En effet, sous un régime de plein emploi permanent, être « viré » cesserait de jouer son rôle de « mesure disciplinaire ». La position sociale du patron serait sapée, et la confiance ainsi que la conscience de classe chez les travailleurs augmenteraient. Les grèves pour des augmentations de salaires et des améliorations des conditions de travail créeraient des tensions politiques. Il est vrai que les profits seraient plus élevés sous un régime de plein emploi qu’ils ne le sont en moyenne sous le laissez-faire, et même l’augmentation de la part des salaires résultant du pouvoir de négociation accru des travailleurs réduirait moins probablement les profits qu’elle n’augmenterait les prix, et ainsi impacterait négativement seulement les intérêts des rentiers. Mais la « discipline dans les usines » et la « stabilité politique » sont plus appréciées que les profits par les chefs d’entreprises. Leur instinct de classe leur dit qu’un plein emploi durable est malsain de leur point de vue, et que le chômage est partie intégrante d’un système capitaliste «normal».

III

1. L’une des plus importantes fonctions du fascisme, comme le caractérise le système nazi, était de supprimer les objections capitalistes au plein emploi.

L’aversion pour une politique de dépense en tant que telle est surmontée sous le fascisme par le fait que la machine de l’État est sous le contrôle direct d’un partenariat entre la grande entreprise et le fascisme. La nécessité du mythe des «finances saines», qui servait à empêcher le gouvernement de compenser une crise de confiance en dépensant, disparaît. Dans une démocratie, on ne sait pas ce que le prochain gouvernement sera. Sous le fascisme il n’y a pas de prochain gouvernement.

L’aversion pour la dépense gouvernementale, que ce soit en investissement public ou en subvention à la consommation, est surmontée par la concentration des dépenses publiques sur l’armement. Et pour finir, la « discipline dans les usines » et la «stabilité politique» en situation de plein emploi sont maintenues par l’«ordre nouveau», qui s’étend depuis la suppression des syndicats jusqu’au camp de concentration. La pression politique remplace la pression économique du chômage.

2. Le fait que l’armement soit l’épine dorsale de la politique de plein emploi fasciste a une profonde influence sur son caractère économique. L’armement massif est inséparable de l’expansion des forces armées et de la préparation de plans pour une guerre de conquête. Ils induisent également un réarmement concurrentiel des autres pays. Cela implique que le principal objectif de la dépense glisse progressivement depuis le plein emploi vers la maximisation des effets du réarmement. En conséquence, il y a un «trop-plein» d’emplois. Non seulement le chômage est aboli, mais une rareté aiguë de la force de travail prévaut. Des goulots d’étranglements surviennent dans tous les domaines, et ils doivent être gérés par un certain nombre de contrôles. Une telle économie a beaucoup d’aspects d’une économie planifiée, et est parfois comparée, souvent avec ignorance, avec le socialisme. Toutefois, ce type de planification est inévitable dès qu’une économie s’engage dans une certain niveau élevé de production d’un domaine particulier, quand elle devient une économie ciblée dont l’économie d’armement est un cas particulier. Une économie d’armement implique en particulier une réduction de la consommation rapportée à ce qu’elle aurait pu être en situation de plein emploi.

Le système fasciste commence par surmonter le chômage, se développe en une économie d’armement en situation de rareté, et finit inévitablement en guerre.

IV

1. Quel sera le résultat concret de l’opposition à une politique de plein emploi par la dépense gouvernementale dans une démocratie capitaliste ? Nous essaierons d’y répondre sur la base de l’analyse et des raisons données dans la section II. Nous y avions argué que nous pouvions nous attendre à l’opposition des capitaines d’industrie sur trois plans : (i) opposition sur le principe d’un déficit budgétaire ; (ii) opposition au fait que cette dépense soit dirigée vers l’investissement public — ce qui pourrait camoufler l’intrusion de l’État dans de nouveaux domaines d’activités économiques — ou vers le subventionnement de la consommation de masse ; (iii) opposition au maintien du plein emploi et non à la simple prévention de crises profondes et prolongées.

Maintenant il doit être reconnu que la période pendant laquelle les «chefs d’entreprise» pouvaient s’offrir de s’opposer à tout type d’intervention gouvernementale pour pallier une crise est plus ou moins dépassée. Trois facteurs ont contribué à cela : (i) le total plein emploi durant la présente guerre ; (ii) le développement de la doctrine du plein emploi ; (iii) partiellement en raison de ces deux facteurs, le slogan «plus jamais de chômage» est maintenant profondément enraciné dans la conscience des masses. Cette situation est reflétée dans les récentes déclarations des «capitaines d’industrie» et de leurs experts. La nécessité que «quelque chose soit fait lors d’une crise» est acceptée ; mais la bataille continue, d’abord, sur ce qui doit être fait lors d’une crise (c’est-à-dire la direction que doit prendre l’intervention du gouvernement) et deuxièmement, que cela doit être fait uniquement lors d’une crise (c’est-à-dire simplement pour pallier les crises plutôt que pour assurer un plein emploi permanent).

2. Dans les discussions actuelles sur ces problèmes émerge de temps à autres le concept de contrer la crise en stimulant l’investissement privé. Cela peut être effectué en abaissant les taux d’intérêt, par la réduction de l’impôt sur le revenu, ou en subventionnant l’investissement privé directement ou sous une autre forme. Qu’un tel schéma puisse être attrayant pour le milieu des affaires n’est pas surprenant. L’entrepreneur demeure le moyen par lequel l’intervention est conduite. S’il n’a pas confiance dans la situation politique, il ne sera pas soudoyé pour investir. Et l’intervention ne requiert pas que le gouvernement soit « joue avec » l’investissement public soit « gaspille de l’argent » en subventionnant la consommation.

Il peut être montré, cependant, que la stimulation de la demande privée ne fournit pas une méthode adéquate pour empêcher le chômage de masse. Il y a deux alternatives à considérer ici. (i) Les taux de l’intérêt ou de l’impôt sur le revenu (ou des deux) est réduit drastiquement lors de la crise et accrus lors de la reprise. En ce cas, tant la période que l’amplitude du cycle économique seront réduites, mais l’emploi non seulement lors de la crise mais même lors de la reprise peut être loin du plein emploi, c’est-à-dire que le chômage moyen peut être considérable, bien que ses fluctuations seront moins marquées. (ii) Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.4

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

3. Même ceux qui prônent la stimulation de l’investissement privé pour contrer la crise fréquemment ne se repose pas dessus exclusivement, mais envisagent que cela doit être associé avec l’investissement public. Il semble à présent que les chefs d’entreprises et leurs experts (du moins certains d’entre eux) tendraient à accepter comme un pis-aller l’investissement public financé par emprunt comme moyen de pallier les crises. Ils semblent, cependant, être toujours opposés à la création d’emplois par la subvention de la consommation et au maintien du plein emploi.

Cet état de chose est peut-être révélateur du futur régime économique des démocraties capitalistes. En cas de crise, soit sous la pression des masses, ou même sans elle, de l’investissement public financé par emprunt peut être entrepris pour prévenir un chômage massif. Mais si des tentatives sont menées pour appliquer cette méthode de manière à maintenir un haut niveau d’emploi atteint lors de la reprise suivante, une forte opposition des chefs d’entreprises est probablement à craindre. Comme cela a déjà été argumenté, un plein emploi durable n’est pas ce qu’ils aiment. Les travailleurs «s’échapperaient de leurs mains» et les «capitaines d’industrie» seraient pressés de leur «donner une leçon». Plus encore, l’augmentation des prix lors de la reprise se fait au détriment des petits et gros rentiers, et les rend «épuisés par la reprise».

Dans cette situation une puissante alliance sera probablement formée entre les intérêts de la grande entreprise et des rentiers, et ils trouveront probablement plus d’un économiste pour déclarer que la situation était manifestement malsaine. La pression de toutes ces forces, et en particulier de la grande entreprise — qui en règle générale est influente dans les ministères gouvernementaux — conduiront selon toute probabilité le gouvernement à retourner à la politique orthodoxe qui coupe le déficit public. Une crise s’ensuivra dans lequel la politique de dépense publique s’imposerait d’elle-même.

Ce modèle de « cycle économique politique » n’est pas entièrement conjectural ; c’est ce qui s’est produit aux États-Unis en 1937-1938. L’effondrement du boom au second semestre de 1937 est en fait dû à la réduction drastique du déficit budgétaire. D’autre part, dans l’effondrement aigüe qui a suivi, le gouvernement est rapidement revenu à une politique de dépenses.

Le régime du « cycle économique politique » serait une restauration artificielle de la position telle qu’elle existait dans le capitalisme du XIXe siècle. Le plein emploi ne serait atteint qu’au sommet du boom, mais les crises seraient relativement légères et de courte durée.

V

1. Un progressiste doit-il être satisfait avec un régime de cycle d’économie politique comme celui qui est décrit dans la précédente section ? Je pense qu’il doit s’y opposer sur deux fondements : (i) cela n’assure pas de plein emploi durable ; (ii) l’intervention du gouvernement est lié à l’investissement public et ne comporte pas la subvention à la consommation. Ce que les masses demandent maintenant n’est pas l’atténuation des crises mais leur abolition. La pleine utilisation des ressources qui en résulte ne devrait pas non plus s’appliquer à des investissements publics non désirés uniquement dans le but de fournir du travail. Le programme de dépense gouvernementale ne devrait être dévolu à l’investissement public que dans la mesure où cet investissement est effectivement nécessaire. Le reste de la dépense gouvernementale nécessaire pour maintenir le plein emploi devrait être utilisé au subventionnement de la consommation (par des allocations familiales, des pensions pour personnes âgées, des réductions des impôts indirects, et la subvention des produits de premières nécessité). Les opposants à de telles dépenses gouvernementales disent que le gouvernement n’en aura pas pour son argent. La réponse est que la contrepartie de cette dépense est un meilleur niveau de vie pour les masses. N’est-ce pas le but de l’activité économique ?

2. Le  » capitalisme du plein emploi  » devra, bien sûr, développer de nouvelles institutions sociales et politiques qui refléteront le pouvoir accru de la classe ouvrière. Si le capitalisme peut s’adapter au plein emploi, une réforme fondamentale y aura été incorporée. Si ce n’est pas le cas, il s’agira d’un système dépassé qui doit être abandonné.

Mais peut-être que la bataille pour le plein emploi mènera au fascisme ? Peut-être que le capitalisme s’adaptera au plein emploi de cette manière ? Cela semble extrêmement improbable. Le fascisme s’est développé en Allemagne dans un contexte de chômage énorme et s’est maintenu au pouvoir en assurant le plein emploi alors que la démocratie capitaliste ne l’a pas fait. La lutte des forces progressistes pour le plein emploi est en même temps un moyen de prévenir la résurgence du fascisme.


Notes

1 Cet article correspond grossièrement à une conférence donnée à la Société Marshall de Cambridge au printemps de 1942.

2 Un autre problème d’une nature plus technique est la dette nationale. Si le plein emploi est maintenu par la dépense gouvernementale financée par emprunt, la dette nationale va croitre continuellement. Cela ne provoquera pas, toutefois, obligatoirement quelque perturbation que ce soit dans la production et l’emploi, si les intérêts sur la dette sont financés par une taxe annuelle sur le capital. Le revenu courant, après paiement de la taxe sur le capital, de certains capitalistes peut être inférieur et d’autres plus élevés que si la dette nationale ne s’était accrue, mais leur revenu agrégé restera inchangé et leur consommation agrégée ne variera vraisemblablement pas significativement. Plus encore, l’incitation à investir dans du capital fixe n’est pas affectée par une taxe sur le capital parce qu’elle est payée sur tout type de richesse. Qu’un montant soit détenu en liquide ou en bons du Trésor ou investi dans la construction d’une usine, la même taxe sur le capital est payée dessus et ainsi les avantages comparatifs sont inchangés. Et si l’investissement est financé par des prêts il n’est clairement pas affecté par une taxe sur le capital parce que cela ne signifie pas une augmentation de la richesse de l’entrepreneur investissant. Ainsi ni la consommation du capitaliste, ni son investissement ne sont affectés si les intérêts sur la dette publique sont financées par une taxe annuelle sur le capital. Voir « Une Théorie de la Taxation des biens, des Revenus et des Capitaux« .

3 Il doit être noté ici que l’investissement dans une industrie nationalisée peut contribuer à la solution du problème du chômage seulement si entrepris sur des principes différents du retour sur investissement du privé, ou il doit programmer délibérément son investissement pour compenser ceux de l’entreprise privée. Le gouvernement devrait être gratifié d’une moindre fréquence des crises.

4 Une démonstration rigoureuse de cela est donnée dans mon article publié dans Oxford Economic PapersIci


Texte original : ici

Illustration : Manuel Garcia Jodar

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