Le Mythe de la « Monnaie Hélicoptère »

YEVA NERSISYANL. RANDALL WRAY

20 avril 2020

Traduction par Robert Cauneau – MMT France


Depuis que les États-Unis ont adopté un plan de sauvetage de 2,1 billions de dollars pour compléter l’action sans précédent de la Réserve Fédérale américaine en réponse à la crise du COVID-19, les médias ont amplifié les fausses idées sur la Théorie Monétaire Moderne (MMT). Alors, que dit réellement la MMT sur le financement des emprunts et des dépenses du gouvernement?

La Théorie Monétaire Moderne a reçu une attention sans précédent maintenant que les décideurs politiques prennent des mesures extraordinaires de politique économique pour lutter contre la pandémie de COVID-19. Discutant de «quelle que soit l’approche» adoptée par la Réserve fédérale américaine, Joe Kernen de CNBC a récemment conclu que «nous sommes maintenant tous des MMTers ». Et dans un commentaire récent, Willem H. Buiter de l’Université de Columbia a affirmé que «une grande partie de la réponse américaine [à la pandémie] viendra sous la forme de « monnaie hélicoptère », une application de la [MMT] dans laquelle la banque centrale finance une relance budgétaire en achetant de la dette publique émise pour financer les baisses d’impôts ou l’augmentation des dépenses publiques. »

Comme le montrent ces remarques, de nombreux commentateurs semblent considérer la MMT comme un simple plan d’activation de la planche à billets, que ce soit pour envoyer du cash aux Américains via une dotation de crédits venant du Congrès, ou pour fournir des liquidités aux marchés financiers grâce aux actions de la Fed. Avec l’adoption récente aux États-Unis d’un plan de sauvetage de 2,1 billions de dollars, nous sommes supposés engagés dans ce que Buiter appelle «une expérience massive avec la MMT jusqu’alors peu orthodoxe».

Ces commentateurs ont tout faux. La MMT ne soutient pas l’assouplissement quantitatif (QE), ni ne prescrit de «largage d’hélicoptère», pour la simple raison qu’il n’existe pas d’alternative «monnaie hélicoptère» au financement d’un plan de relance budgétaire. Au lieu de cela, ce que fait la MMT est de décrire comment un gouvernement qui émet sa propre monnaie dépense, taxe et vend des obligations, naturellement. Ce faisant, la théorie démontre qu’un État comme celui des États-Unis n’est en fait pas confronté à des contraintes financières.

Dans le cours normal de ses activités, le Trésor américain (l’organe de dépenses de l’État) et la Fed (la banque de l’État) se coordonnent afin que le Trésor puisse dépenser et taxer les montants autorisés. Pendant que le Congrès émet les crédits, la Fed s’assure que les chèques du Trésor sont encaissés et que les adjudications d’obligations se déroulent sans problème. Cependant, la Fed est aussi la banque des banques, elle prend donc des mesures pour s’assurer que les dépenses et la fiscalité du Trésor ne perturbent pas le système financier. (Au fur et à mesure que les paiements entrent et sortent des comptes bancaires privés, il est toujours possible que les banques soient à court de réserves, ou bien inondées de réserves.)

Encore une fois, cette analyse est descriptive : elle explique simplement comment le gouvernement fonctionne et comment les 2,1 billions de dollars nouvellement affectés seront dépensés. Le Trésor émettra des obligations, puis les vendra par adjudication. Comme d’habitude, la Fed veillera, soit par des prêts, soit par ses propres achats, à ce qu’il y ait une suffisante offre de réserves dans le système pour payer les obligations nouvellement émises. (En effet, la Fed s’est déjà engagée à acheter des obligations avant même que le Congrès n’adopte le projet de loi de dépenses.) Les principaux négociants (banques et institutions financières agréées) qui sont tenus de participer à ces enchères continueront de le faire.

En d’autres termes, tout fonctionnera de la même manière que lorsqu’il n’y a pas de pandémie ou d’urgence nationale. À aucun moment, personne ne lancera la «planche à billets» ou ne procédera à des «largages d’hélicoptère». La question est donc de savoir ce que «imprimer de la monnaie» signifie même dans le contexte du système monétaire moderne. Les commentateurs qui utilisent une telle rhétorique font référence au fait que la Fed crédite des comptes bancaires au nom du Trésor sans nouvelles émissions d’obligations – c’est-à-dire sans drainer les réserves du système.

Malgré les lamentations des commentateurs, une semblable action du gouvernement n’est pas un gros problème. Que ce soit en temps normal ou en période de crise, les ventes d’obligations du Trésor ne sont pas une opération d’emprunt; au lieu de cela, elles sont utilisées pour maintenir les taux d’intérêt à la hausse. Ce fait fondamental est bien compris en ce qui concerne la Fed, qui a elle-même déclaré que les achats d’obligations sont des opérations de maintien des taux d’intérêt. Et comme la Fed paie désormais des intérêts sur les réserves, ses comptes de réserve peuvent se substituer aux émissions obligataires, du moins en ce qui concerne le maintien des taux d’intérêt. Il peut y avoir de bonnes raisons pour que le Trésor émette des obligations, par exemple pour fournir aux ménages et aux institutions financières des actifs sûrs portant intérêt, mais le financement des dépenses du Trésor n’en fait pas partie.

En fait, ce que la MMT prescrit n’a rien à voir avec l’envoi de «cash» à des personnes ou à des banques. La Fed ne « fait pas non plus de la MMT » lorsqu’elle s’engage dans le QE ou prête des centaines de milliards aux institutions financières. La MMT souligne simplement que la Fed ne fait face à aucune contrainte financière sur sa capacité à acheter des actifs ou à prêter; elle ne prescrit aucune action particulière dans ce sens – et elle est en fait sceptique à l’égard de telles politiques.

S’il y a une caractéristique de la MMT dans le plan de sauvetage américain, c’est le fait qu’il n’est pas « financé ». Les partisans de la MMT ont toujours insisté sur le fait que nous devons cesser d’attacher de telles conditions – augmentation des impôts ou réduction des dépenses ailleurs (la « compensation PAYGO« ) – aux factures de dépenses. Seulement, quel que soit le résultat budgétaire, les dépenses prendront toujours la forme de paiements effectués par la Fed au nom du Trésor. Aucune planche à billets ni aucune recette d’impôt n’est requise.

Alors, que prescrit la MMT ? En termes de propositions concrètes de politiques, les économistes MMT soutiennent depuis longtemps l’idée d’un programme universel de garantie d’emploi financé par le gouvernement fédéral, qui agirait comme un stabilisateur macroéconomique en période de crise. La réponse de la MMT aux ralentissements économiques est l’emploi, et non le cash. Il s’agit de transférer les salaires dans le budget fédéral, de mettre les bénéficiaires au travail (pour répondre à la crise, quand cela peut être fait en toute sécurité) et de laisser le secteur privé les réembaucher à mesure que l’économie se redresse.

Les partisans de la MMT ont toujours soutenu que les dépenses publiques ne sont limitées que par la capacité économique disponible. En temps normal, les États-Unis atteignent rarement de telles contraintes de dépenses réelles, et dans le cas de la crise actuelle, la contrainte à laquelle nous sommes confrontés se présente sous la forme d’un choc d’offre massif. Mais cela est dû en grande partie à une préparation inadéquate aux catastrophes. S’il n’y a pas de lits d’hôpital pour soigner les patients malades, l’augmentation des dépenses ne servira à tien. Dans la mesure où les États-Unis sont contraints de répondre à cette crise, l’incapacité à financer les dépenses publiques n’en sera jamais la raison. Une fois que nous aurons surmonté la menace immédiate que la pandémie fait peser sur notre santé, nous devrons maintenir les dépenses publiques à un niveau élevé afin de nous préparer à la prochaine crise, en résistant à tous les appels au resserrement budgétaire fondés sur l’idée fallacieuse selon laquelle l’austérité budgétaire est nécessaire pour rembourser la dette.


Yeva Nersisyan est professeure agrégée d’économie au Franklin & Marshall College.

L. Randall Wray est professeur d’économie au Bard College et chercheur principal au Levy Economics Institute.


Article original : https://www.project-syndicate.org/

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