La MMT, cette inconnue…

par

Robert Cauneau – MMT France

Ivan Invernizzi – Rete MMT Italia / MMT France

4 mai 2020


Dans un billet de blog récent, ainsi que dans une vidéo, l’économiste Henri Sterdyniak a présenté au sujet de la Modern Monetary Theory (MMT) quelques éléments positifs la concernant, mais surtout de nombreuses critiques. Robert Cauneau et Ivan Invernizzi, MMTers convaincus et fondateurs du site internet MMT France, lui répondent.


La MMT est, depuis quelques années, et encore davantage ces deniers mois, de plus en plus débattue, notamment dans le monde anglophone. Elle y subit très souvent des réactions critiques violentes, parfois par d’éminents économistes, comme cela a été le cas de Paul Krugman1, mais qui laissent sur l’impression qu’ils n’ont pas pris la peine de lire quoi que ce soit sur le sujet qu’ils critiquent. Et, pour faire valoir leur point de vue, ils semblent préférer utiliser une sémantique ironique, agressive, voire méprisante pour la communauté des MMTers, se basant massivement sur des paraphrases caricaturales. Ce type d’approche n’invite en rien à un débat serein et constructif sur des questions techniques qui pourtant mènent toutes à un seul objectif, d’une grande noblesse, celui de l’intérêt du plus grand nombre.

Il en va de même pour le billet de Henri Sterdyniak (HS dans la suite de l’article) auquel cet article répond. La nature des critiques qu’il formule, le fait que son raisonnement parte de prémisses absentes ou erronées (par exemple erreur par rapport au fait que les impôts financent les dépenses et absence du concept de monopole de la devise par l’État), ainsi que l’absence totale de référence bibliographique sur cette théorie monétaire, montrent clairement qu’il n’a pas pris le temps d’effectuer la moindre lecture, ni de l’abondante littérature anglophone, ni des articles disponibles sur le blog de MMT France, ni de la page Wikipedia que les auteurs de cet article ont écrite et publiée récemment dans le but d’en effectuer une présentation la plus synthétique possible. Ces lectures lui auraient sans aucun doute évité de tirer à boulets rouges sur un objet qui n’est pas la MMT, ce qui le conduit parfois à utiliser contre elle des arguments qui en réalité la fondent.

Comme pour toute théorie, il n’est pas possible de critiquer valablement la MMT si on ne fait pas au préalable un effort de compréhension minimum de ses prémisses et de ses concepts, si on ne change pas de lunettes, si on refuse de rentrer dans cette autre ligne de raisonnement, dans ce nouveau paradigme, au moins pour le temps du débat.

Cet article s’attachera à (i) présenter la MMT de la manière la plus synthétique possible, (ii) exposer la façon dont elle organise la compréhension d’une manière autonome, notamment vis-à-vis de la pensée keynésienne, et (iii) répondre à certaines critiques formulées par HS.

(i) Qu’est-ce que la MMT ?2

La théorie monétaire moderne (MMT, en anglais Modern monetary theory ou Modern money theory) est une théorie monétaire qui présente un aspect descriptif, ainsi qu’un aspect normatif, fournissant des instruments de politiques économiques, notamment pour le plein emploi et la maximisation de la stabilité des prix. Elle part de l’idée selon laquelle l’État dispose du monopole de la force qui lui permet d’imposer et de choisir le moyen de paiement de ses impôts. Celui-ci dispose donc de la possibilité d’imposer sur son territoire une devise3. dont il détient le monopole.

Dans cette logique, un État qui dispose du monopole de création de sa devise en régime de taux de change flottant4, ne peut faire faillite, à moins de le vouloir. Ainsi, la MMT exclut la possibilité que les États qui créent leur propre devise puissent faire faillite. En effet, cet État n’est jamais financièrement contraint dans sa devise. Sa capacité de dépenser est donc illimitée en termes nominaux, mais limitée par la disponibilité des ressources réelles (ressources technologiques, ressources naturelles et force de travail).

L’analyse historique de l’origine de la devise illustre le fait que la devise est antérieure au marché. Non seulement il ne s’agit pas d’une « créature du marché », mais on peut faire valoir avec force que le marché est une conséquence d’une certaine façon d’imposer la devise, qui est elle-même plutôt une « créature de l’État ». La devise est ainsi définie comme une relation de pouvoir d’un type spécifique, à savoir une relation de crédit-dette sociale, qui est codifiée par une autorité.

La devise est un mécanisme d’approvisionnement de l’autorité politique. La fiscalité est le moteur du transfert des ressources réelles (biens et services) des sujets vers l’autorité. La devise est son véhicule. La devise est donc une créature de l’État, et, loin d’être un simple moyen d’échange anodin, elle est un mécanisme de contrôle et de distribution de la production économique réalisée sur le territoire de l’État.

Il s’agit donc, en particulier, d’un processus dans lequel une autorité politique impose une taxation sur un territoire donné. Cette taxation crée pour la population locale le besoin d’obtenir cette devise. Cette nécessité les porte à se faire fournisseurs de biens et de services, ainsi que de leur force de travail, en échange de la devise. Le fait d’imposer une obligation de payer un impôt dans une devise spécifique crée une offre de biens et de services dans cette devise. Et il n’existe pas d’offre de biens et de services vendus pour la devise a priori de ce processus.

La compréhension qui en découle est celle du marché comme un système généralisé d’échange de devises qui, seulement d’une manière incidente, apparaît comme un système généralisé d’échange de biens et services. Il en découle que la devise répond à des mécanismes propres au monopole. En effet, l’État qui crée sa propre devise, et qui impose dans sa propre devise est le monopoliste de sa devise. Il est le seul créateur de sa propre devise. C’est le cas de toutes les devises5. Il convient donc d’analyser la devise comme un monopole. Il en découle que le marché est analysé comme une conséquence incidente d’un certain cadre institutionnel.

Lorsque l’on conçoit que l’État dispose du monopole de la devise, tout ce qui est vendu pour obtenir de la devise n’est autre que l’expression de la demande de devise, y compris l’offre de travail par les travailleurs. Donc le chômage n’est qu’une demande nette de devise insatisfaite. Et le plein emploi est réalisé lorsque la demande de devise est complètement satisfaite. Il en résulte que la demande de devise ne peut être satisfaite que par l’État monopoliste de la devise et que l’État dispose du pouvoir direct de maintenir le plein emploi dans sa devise6.

Dans ce cadre, pour garantir un plein emploi en permanence, le monopoliste de la devise, doit s’assurer que toutes les personnes qui sont disponibles à offrir leur travail pour obtenir de la devise, au terme d’échange7 fixé, puissent le faire. Dans cet objectif, l’État doit laisser la quantité de devises offertes s’ajuster à la demande de devises, tout en maintenant le terme d’échange sur la devise fixe8. Et, au-delà de ses interventions discrétionnaires les plus communes sur le niveau de la dépense publique pour s’ajuster à la demande de devises, l’État peut utiliser des stabilisateurs automatiques, dont le plus pertinent en ces termes est la Garantie d’Emploi.

La MMT explique l’espace d’action des gouvernements disposant aussi bien d‘une devise en taux de change fixe9 qu’en taux de change flottant, mais elle reconnaît qu’en taux de change flottant, comme c’est le cas de la plupart des pays, les gouvernements disposent du maximum d’espace pour l’élaboration des politiques économiques. À l’intérieur de ce cadre, la MMT reconnaît pour ces gouvernements la possibilité de maintenir le plein emploi en maximisant la stabilité des prix.

 

(ii) La MMT est une théorie autonome, notamment à l’égard de la pensée keynésienne10

Les auteurs de cet article comprennent que la MMT a été souvent décrite en utilisant le langage keynésien, qui est le plus immédiat, et donc qui parle plus facilement à un plus grand nombre de personnes. Ils reconnaissent également qu’un grand nombre de conclusions keynésiennes sont partagées par la MMT.

Cependant, il est fondamental de comprendre que la MMT dispose de son propre corpus théorique, qui fonctionne donc en pleine autonomie, notamment vis-à-vis de la pensée keynésienne. MMT est fondé sur un concept qui n’existe nulle part ailleurs, à savoir celui du monopole de la devise de l’État, duquel toute la théorie procède. Pour comprendre la MMT d’une manière rigoureuse, il faut donc réaliser que sa ligne de raisonnement se distingue du keynésianisme.

L’auteur qui a le mieux posé les bases pour ce nouveau projet de recherche est Warren Mosler, un expert des marchés financiers, très fin connaisseur du système bancaire, ni universitaire ni keynésien. Celui-ci est l’inventeur de la MMT, qu’il a formalisée dans un 1er livre paru en 199511. Il n’avait à ce moment-là aucune pensée économique de quiconque à l’esprit, y compris celle de Keynes. La MMT a donc émergé, seulement, de sa propre pensée.

Puis Warren Mosler a été rejoint par des universitaires, principalement l’Australien Bill Mitchell et l’Américain Randall Wray, qui sont des économistes keynésiens, et qui depuis participent activement à la promotion de MMT. Ceux-ci ont toutefois tendance à utiliser au sujet de MMT un langage et une ligne de raisonnement moins rigoureuse, en négligeant notamment trop souvent de se référer au concept de l’État monopoliste de sa devise. On peut donc dire que la pensée de Mosler est au fondement même de la MMT, et que, sans lui, elle n’existerait pas.12

Le keynésianisme, en raison de son caractère très générique, présente des limites importantes. Par exemple, lorsqu’il développe la question de la demande effective, il le fait sans jamais se référer à la devise. Il ne reconnaît pas la devise comme un monopole de l’État et donc il ne reconnaît pas le pouvoir de l’État de déterminer, de créer une contrainte, d’influencer structurellement le terme d’échange de la devise. Il ne parvient donc pas à raconter d’une manière précise le processus qui mène à l’inflation, tandis que la MMT le fait.

Il ne maîtrise pas, non plus, les instruments nécessaires à la compréhension des mouvements structurels du terme de l’échange (l’inflation). Les théories keynésiennes n’ont en réalité pas plus de capacité à anticiper et à expliquer les évolutions du terme de l’échange que les théories dominantes13. Cela explique d’ailleurs, en grande partie, pourquoi, dans les années 70, la pensée keynésienne s’est fait supplanter par la pensée monétariste, qui a conduit au néo-libéralisme, et qui est devenue aujourd’hui dominante14.

Au-delà de cela, l’argumentation keynésienne concernant la contrainte extérieure15 est fondée sur un grossier malentendu qui crée énormément d’effets pernicieux et constitue un véritable poison pour l’élaboration de politiques économiques. Ainsi, elle ne prend pas en compte le rôle de l’État dans la détermination du prix de la devise. Fondée sur l’idée selon laquelle ce sont les marchés internationaux qui décident du prix de la devise, elle ne reconnaît pas complètement le pouvoir de l’État dans le domaine de la politique économique. Il s’agit sans doute là de la principale raison pour inciter les défenseurs de la MMT à ne pas accepter d’utiliser le langage keynésien, en réalité beaucoup trop imprécis.

Ainsi, le keynésianisme, en étant si générique, ne reconnaît à l’État qu’un pouvoir de gestion, de modélisation, de structuration, d’influence sur le développement de l’économie capitaliste, qui est en fait nettement inférieur au réel. Par contre, la MMT reconnaît d’une manière plus précise les limites du pouvoir de l’État dans la définition de politiques économiques. Elle parvient beaucoup mieux à définir l’espace des politiques économiques possibles de la part de l’État, espace à l’intérieur duquel il peut élaborer, décider et agir. Il s’agit d’un atout majeur de la MMT qui permet à l’économiste MMT malgré certaines différences de langage et d’éthique, d’aller jusqu’à définir et faire converger les propositions politiques de base de la MMT.

Cela ne signifie pas qu’à l’intérieur du cadre de la compréhension des aspects financiers que la MMT fournit il ne faille pas prendre en considération des contributions sur l’aspect de limites réelles venant d’autres traditions, d’autres approches. La MMT permet la compréhension des aspects financiers. Elle reconnaît toutefois aux aspects réels les vraies limites de l’économie en affirmant que tout ce qui est techniquement possible est financièrement possible. Elle reconnaît donc qu’il est nécessaire de se frotter à la dimension de l’économie réelle et elle fournit des bases solides et des liens clairs entre la dimension financière et la dimension réelle.

Pour terminer, il est important de préciser que la MMT est une structure théorique beaucoup plus complète que ne peut l’être le keynésianisme pour relier la science économique aux autres sciences sociales. Là où les autres approches n’utilisent que des hypothèses, la MMT explique quels sont les éléments nécessaires dans la réalité pour rendre possible l’émergence du marché, par exemple. Elle va donc plus en profondeur, aussi bien dans ses prémisses que dans ses conclusions. Fondée sur des faits historiques solidement établis, ainsi que sur les rapports logiques entre les éléments théoriques, elle reconnaît dans ses prémisses des éléments qui sont en dehors de l’économie, qui se rapportent à la science politique, également à la sociologie historique. Elle est donc un élément de base structurant et il apparaît clairement qu’elle n’est pas qu’une simple contribution, non seulement à la pensée économique, mais également à l’ensemble des sciences sociales. Elle en est une profonde remise en cause, dans le sens où elle pose des bases communes à l’ensemble des sciences sociales, reconnaissant des éléments structurels nécessaires à l’émergence et à l’existence des sociétés monétaires telles qu’on les connaît aujourd’hui.

(iii) Réponse à certaines critiques formulées par Henry Sterdyniak

Cette section présente certains extraits du billet de HS ainsi que de la vidéo qu’il a publiée simultanément17, suivis des réponses des auteurs de l’article (RC et II)

HS : « L’État peut dépenser sans limites » – « L’État n’a pas de contrainte financière » – « Même s’il n’y a pas de contrainte financière, il existe une contrainte réelle. »

RC et II : la MMT considère que, si effectivement l’État souverain monétairement, donc monopoliste de sa devise en taux de change flottant, n’a pas de contrainte financière, il est contraint par l’existence de ressources réelles (ressources technologiques, ressources naturelles et force de travail). En écrivant que la MMT ne prendrait pas en considération la contrainte de l’existence de ressources réelles, HS utilise un argument qui est en réalité l’un de ses fondamentaux.

HS : « La monnaie est avant tout une monnaie fiscale, qui a la confiance des ménages .» – « Le charme de la MMT est donc qu’elle dit d’abord : « Il n’y a pas besoin d’impôt pour financer les dépenses publiques ».

RC et II : Pour la MMT, le rôle de l’impôt est fondamental. La MMT ne dit jamais que l’État n’a pas besoin d’impôts. Ceux-ci-ci sont le moteur du système (Tax drive money). Les impôts représentent l’une des prémisses pour l’existence du système monétaire, et il s’agit sans aucun doute d’un concept plus important pour la MMT que pour les autres théories monétaires.

HS : «  [Selon la MMT]… pour augmenter les dépenses publiques, il faut augmenter les impôts. »

RC et II : HS dira où, dans la littérature MMT, il a pu lire ça. Dans la logique MMT, cela est fondamentalement faux. HS l’a donc inventé pour détruire la MMT. Ceci est très grave, car, il apparaît clairement que non seulement il n’a rien lu sur le sujet, mais qu’il invente, ce qui relève de la plus profonde malhonnêteté intellectuelle.

La MMT considère que la devise est fondamentalement fiscale, dans le sens où elle est créée par la dépense publique, puis rendue nécessaire aux agents du secteur privé par l’État qui oblige à régler les impôts dans cette devise. Et la devise utilisée pour régler les impôts a obligatoirement été créée en amont par la dépense publique.

La MMT rejette catégoriquement le concept de confiance dans la devise. En effet, se basant sur l’histoire et sur la logique, la MMT considère que, dans la mesure où l’État utilise son pouvoir de coercition pour obliger les agents du secteur privé à l’utiliser pour régler leurs impôts, cette confiance n’a jamais été nécessaire. Il en découle que la notion de consentement à l’impôt ne fait pas sens. De plus, la MMT considère que faire reposer le prix de la devise sur la confiance est quelque chose de restrictif, voire de dangereux . En effet, cela porte à penser que l’existence de la devise dépend de quelque chose que l’État ne contrôle pas, de quelque chose qui lui vient en quelque sorte comme conséquence d’un choix psychologique du secteur privé (donc du marché). Cela porte en fait à diminuer d’une manière importante la capacité de compréhension de l’espace de politique économique de l’État. En effet, selon la MMT, l’économie n’est pas a priori de l’État. A contrario, elle considère que l’État est a priori de l’économie.

HS : « [La monnaie]…  tire sa valeur du fait qu’elle permet de payer les impôts ou de souscrire à un emprunt public.

RC et II : Certes, les impôts rendent nécessaires l’existence d’une valeur de la devise. Mais cette valeur n’est déterminée que par la dépense publique. Selon la MMT, la monnaie tire sa valeur de l’exercice par l’État de son monopole sur sa devise. Il en découle que le prix de la devise est ce qu’il faut faire ou fournir à l’État pour obtenir la devise, en particulier la prochaine unité de devise. En termes plus proches du langage courant, le prix de la devise est donc une fonction des prix payés par l’État.

HS : «  L’impôt n’a pas pour seul objet de financer les dépenses publiques… ».

Rc et II : Selon la MMT, les impôts ne « financent » pas et ne peuvent jamais financer les dépenses. Le processus commence par la dépense publique qui crée la devise, et plus précisément les Actifs Nets Financiers (AFN18), ce qui donne la possibilité au secteur privé d’être financé. Toutes les autres dépenses, celles du secteur privé, ne sont rendues possibles que parce que, en amont, il y a eu la dépense publique. Il s’agit donc, dans un premier temps, de la création par la dépense publique d’AFNs, ce qui ensuite permet au secteur privé d’effectuer ses dépenses, donc de faire se déplacer ces AFNs, mais sans en créer de nouveaux. Et cela donne à l’État la possibilité de taxer, donc de retirer ces mêmes AFNs. On peut donc dire que c’est la dépense publique qui finance les impôts.

HS : « [l’impôt] a un rôle redistributif (réduire les inégalités de revenus, réduire les revenus excessifs) et un rôle incitatif ».

RCet II : La MMT partage complètement l’idée selon laquelle l’impôt a un rôle incitatif/désincitatif, par exemple mettre une taxe sur les voitures de luxe. S’agissant de la redistribution, la MMT raisonne plutôt en termes de distribution de la production. En effet, elle considère que le raisonnement sur la redistribution présuppose que le marché a le pouvoir de définir une distribution qui est a priori de l’État. Pour la MMT, le marché en soi est une conséquence de l’État. Les résultats en termes de distribution sont donc toujours liés à l’action de l’État.

HS : « Le déficit extérieur se creuse. »

RC et II : Pour la MMT, la maximisation de la satisfaction des besoins matériels de la population résidente se fait en maximisant l’équation production – exportations + importations, c’est-à-dire la quantité de richesse réelle cumulée sur le territoire au cours d’une année. Le commerce international doit être mené dans le sens de la maximisation des termes réels d’échange. Une balance commerciale négative n’est donc pas problématique. Au contraire, se fixer pour objectif une balance commerciale positive va à l’encontre de l’intérêt public, comme le font la Chine, le Japon, la Corée du Sud ou l’Allemagne.

HS : «Enfin, les partisans de la MMT confondent souvent monnaie et crédit ; monnaie et ensemble des actifs financiers.  »

RC et II : Cette assertion montre clairement que HS n’a pas lu sur la MMT. En effet, cette différence est au cœur même de la théorie. La MMT raisonne en terme de richesse nette, d’Actifs Financiers Nets (AFN). Ce concept, qui est une conséquence de la vision faite au travers du monopole de l’État sur sa devise, est au cœur de la MMT. Il distingue la MMT de l’ensemble des autres approches monétaires, aussi bien orthodoxes qu’hétérodoxes, qui raisonnent en termes bruts, et non en termes nets. Dans la logique de la MMT, les AFNs sont la base financière sur laquelle repose l’économie ; c’est la richesse financière qui reste à l’agent économique une fois que toutes ses dettes ont été réglées. Ils constituent la partie de la richesse financière qui ne provient pas de l’endettement (crédit bancaire qui se traduit par une inscription comptable aussi bien à l’actif qu’au passif, donc par une absence de création de richesse financière nette), mais des paiements définitifs (la dépense publique, avec inscription à l’actif des agents du secteur privé sans contrepartie au passif, donc création de richesse financière nette). L’importance pour la MMT de cette distinction entre AFNs et crédit bancaire est clairement exprimée dans un article de Daniele Busi. Pour la MMT la création de richesse financière nette ne peut donc provenir que de la dépense publique, étant précisé qu’elle est ensuite réduite par l’encaissement des impôts.

HS : « C’est de la démagogie que de faire croire que des dépenses permanentes (comme le revenu universel ou la transition écologique) : « La BCE paiera ».

RC et II : Cette allusion au revenu de base est particulièrement malvenue. En effet, dans son programme de base de politique économique, la MMT propose la Garantie d’Emploi, mais pas le Revenu de Base. La MMT fournit les outils pour comprendre qu’un Revenu de Base Universel net n’est pas viable, car il a pour effet d’invalider l’objectif des impôts, c’est-à-dire de créer une demande pour la devise de l’État. Il est possible alors facilement d’envisager un scénario où l’État ne peut plus taxer, donc où sa devise disparaît, et donc où la structure du marché s’effondre.

HS : « … comme toute école de pensée, elle [la MMT] a la désagréable habitude de prétendre avoir tout inventé »

RC et II : on doit vraiment se demander où HS va chercher ce type d’assertion. La MMT n’a jamais eu la prétention de tout expliquer dans l’économie. Par contre, elle explique comment la monnaie fonctionne et elle a bien une prétention, celle de détenir la solution au problème spécifique du chômage, tout en maximisant la stabilité des prix.

HS : « elle [la MMT] oublie qu’un déficit public a le même impact macroéconomique qu’il soit financé monétairement (par création monétaire) ou par emprunt, puisque la distinction est arbitraire,… »

RC et II : selon la MMT, un déficit public est toujours monétaire. De plus, la MMT considère que cette distinction entre devise et titres d’État n’est en aucune façon pertinente, dans la mesure où les titres d’État sont des AFNs en devise. Donc, la vente de titres d’État ne se traduit que par un changement de forme de la devise. C’est la dépense publique qui finance l’économie, ainsi que les impôts, et non le contraire. En effet, toute la devise utilisée pour la dépense privée vient de la dépense publique qui a été effectuée en amont.

(iv) Conclusion

Une question reste aujourd’hui sans réponse, celle de savoir pourquoi la MMT n’est en aucune façon débattue en France. Les économistes seraient-ils si peu curieux ? La MMT leur semblerait-elle farfelue car totalement nouvelle par rapport à ce qu’ils ont appris, à ce qu’ils savent ? Provoquerait-elle une certaine appréhension, une certaine crainte de la voir supplanter ce qui fonde leurs propres connaissances ? Ou bien s’agirait-il plus simplement d’un manque de curiosité intellectuelle, donc d’une certaine sclérose intellectuelle que certains d’entre eux pourtant dénoncent, à juste titre, dans leurs propres écrits ? Allez savoir…

Il reste à espérer que Henri Sterdyniak, ainsi que les personnes qui lisent et qui diffusent d’une façon aveugle le papier auquel cet article répond, sans vérifier ni son sérieux ni sa rigueur, seront convaincus du fait que la MMT n’est ni de la « monnaie magique », ni de la « démagogie », ni « exagérée », ni une « vendeuse de charme », ni une « opération publicitaire », ni « volontairement paradoxale pour choquer le bourgeois », ni de la « prestidigitation » …., mais une théorie sérieuse, profonde, et intérieurement cohérente. Elle ne prétend pas expliquer tout, mais, d’une manière autonome, elle décrit le système monétaire et, sur cette base, émet des prescriptions en termes de plein emploi et de stabilité des prix qui devraient permettre aux décideurs publics de cesser d’enfermer leur économie dans des limites auto-imposées, donc dans des politiques d’austérité allant totalement à l’encontre de l’intérêt du plus grand nombre.

Il reste à espérer que cet article apportera des éclaircissements aux personnes qui s’intéressent à la MMT, et les incitera à lire, préalable indispensable pour un débat serein et constructif que ses auteurs appellent de leurs vœux.


Notes

1 Voir : https://mmt-france.org/2019/03/27/pourquoi-tout-le-monde-deteste-il-mmt/

2 Le lecteur se référera utilement à la page Wikipedia de MMT dont cette section contient de larges extraits : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_mon%C3%A9taire_moderne

3 Dans le langage francophone courant, le mot « devise » évoque le concept de “devise étrangère”. Par contre, dans le langage MMT, il se rapporte également, implicitement dans le sens de « devise nationale », à la monnaie spécifique d’un État, par opposition au concept générique de monnaie. Ainsi, MMT parle de « devise nationale » et non pas de « monnaie » de manière générique afin de préciser ce à quoi elle se réfère, à savoir la créature d’un État particulier, plus précisément un monopole de celui-ci, et non de conception des moyens de paiement fondée sur l’idée brute de « pouvoir d’achat » déconnectée de toute conception d’obligation non réciproque qui bénéficie à un État spécifique se trouvant derrière toute transaction monétaire. Par exemple, la compréhension de la devise nationale qui est utilisée ici fait une nette différence entre la création de devise nationale (par l’État) et la création de crédit (par les banques).

4 Le régime de taux de change flottant est la situation dans laquelle le taux de change évolue librement en fonction de l’offre et de la demande sur le marché des changes. Sous ce régime, la devise de l’État n’a pas de prix intrinsèque. Les dépenses publiques sont indépendantes des recettes publiques. Elles ne sont contraintes que par la disponibilité des ressources. La vente et l’acquisition par l’État même de titres d’État sert à d’autres fins, notamment celle du maintien du taux d’intérêt cible de la banque centrale. Contrairement au régime de taux de change fixe, ce régime est un régime qui n’impose pas de restrictions financières.

5 Y compris l’euro.

6 Voir : « Au-delà du plein emploi : L’Employeur en Dernier Ressort en tant qu’Institution pour le Changement »Pavlina R. Tcherneva

7 Il s’agit, dans le contexte de cet article, de l’expression du «prix» de la devise.

8 Cela porte à la maximisation de la stabilité des prix et au plein emploi. Voir : https://mmt-france.org/2019/04/10/plein-emploi-et-stabilite-des-prix/

9 Le régime de taux de change fixe est une situation dans laquelle la devise est ancrée à un étalon, soit une marchandise (en général un métal précieux), soit une devise étrangère. Le taux de change doit alors être manipulé, d’une manière continue, par une politique monétaire, afin de le maintenir fixe. Il en découle que la pression que l’État doit exercer en permanence le limite dans ses capacités de dépenser. Sous ce régime, lorsqu’il dépense, l’État doit compenser par des recettes sous forme d’impôts ou d’emprunts. Ce régime est donc un régime qui entraîne des restrictions financières

10 Voir l’article « Une MMT pure » : https://mmt-france.org/2019/04/14/une-mmt-pure/

11 Mosler, W. B. (1995). Soft Currency Economics. Adams, Viner and Mosler.

12 Warren Mosler raconte comment la MMT a pris racine dans son esprit en 1992 en Italie, à l’occasion d’un évènement qu‘il a appelé son « épiphanie italienne » qui lui a permis de de rendre compte du fait qu’un État souverain monétairement, donc un Etat dispose donc du monopole sur sa devise sous un régime de taux de change flottant. A cette occasion, sur la base de ce raisonnement, le gouvernement italien de l’époque a suivi son conseil de ne pas faire défaut sur sa dette, contrairement aux recommandations du FMI, ce qui…

13 Par exemple, au cours de ces dernières décennies, les théories monétaristes et les théories keynésiennes ont montré leurs limites, notamment pour le cas du Japon, pays dans lequel on constate un très haut niveau de dette publique, un taux de chômage très faible, ainsi qu’un taux de change ayant tendance à s’apprécier. Malgré des interventions de la banque centrale sur le taux de change, malgré des opérations de Quantitative Easing, contrairement aux attentes des monétaristes et des keynésiens, on a en fait constaté d’une manière continue, non une inflation, mais une déflation, accompagnée de taux d’intérêt très bas.

14 Notamment dans la zone euro.

15 La contrainte extérieure est l’idée selon laquelle la devise peut perdre beaucoup de sa valeur en termes de taux de change et donc énormément de capacité pour obtenir les importations nécessaires au pays, sous des forces de marché complètement a priori du contrôle de l’État.

16 Les principales politiques qui peuvent être citées sont par exemple le programme de garantie d’emploi, le déficit public géré d’une manière élastique pour le maintien du plein emploi, une politique ne cherchant pas à maximiser les exportations nettes, ainsi que rejetant l’idée d’adopter un taux de change fixe ou une devise étrangère.

17 https://www.facebook.com/henri.sterdyniak/videos/10223354819000450/?t=14

18 Dans la logique de la MMT, les AFNs sont la base financière sur laquelle repose l’économie ; c’est la richesse financière qui reste à l’agent économique une fois que toutes ses dettes ont été réglées. Ils constituent la partie de la richesse financière qui ne provient pas de l’endettement, mais des paiements définitifs.


Illustration : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9f/Tessellated_Pavement_Sunrise_Landscape.jpg

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