Finances publiques et espace politique : les 2 alternatives

par

Robert Cauneau – MMT France

Ivan Invernizzi – Rete MMT Italia / MMT France

30 mai 2020


Lorsque l’on fait un raisonnement économique ayant une dimension monétaire, il est essentiel de préciser si l’on est en train de raisonner dans un cadre de régime de taux de change flottant ou bien de taux de change fixe. Les autres traditions économiques que MMT souvent ne prennent malheureusement pas cette précaution, si bien que la validité et la rigueur des propos de la réflexion économique s’en trouvent altérées. Il en résulte une appréciation profondément biaisée des potentialités de nos économies, sur la base de limites techniques et financières inexistantes, donc auto-imposées, notamment en termes de déficit budgétaire et de dette publique.

Par contre MMT exprime très clairement le fait que les implications sont différentes entre ces deux types de régime. Elle développe donc ses raisonnements toujours en précisant dans quel type de régime elle raisonne, fixe ou flottant, étant précisé qu’une grande partie de la littérature MMT est liée au régime de taux de change flottant, dans la mesure où celui-ci est aujourd’hui majoritaire et où il est le régime qui garantit le maximum d’espace d’action aux politiques économiques.

Lorsque l’on aborde pour la première fois la MMT, très rapidement, on se rend compte à quel point le fait de fonctionner sous un régime de taux de change flottant fournit aux États un plus grand espace d’action pour la définition des politiques publiques. En effet, ce régime a mis fin aux restrictions financières que lui imposait la pratique des taux de change fixes.

Pour la MMT, la question du régime de taux de change est donc fondamentale.

La MMT fait d’une manière claire et complète la distinction entre ces deux principaux types de régime, et en comprend les implications. Elle explique l’espace d’action des gouvernements disposant aussi bien d‘une devise en taux de change fixe que d‘une devise en taux de change flottant, mais elle reconnaît qu’en taux de change flottant les gouvernements disposent du maximum d’espace pour l’élaboration des politiques économiques.

Cet article a pour objectif de définir et de comparer le régime du taux de change fixe et le régime du taux de change flottant1. La définition de ces deux régimes peut se décliner de la manière suivante.

Le régime de taux de change flottant est la situation dans laquelle l’État ne lie pas son taux de change à un étalon. En conséquence, son action n’est pas conditionnée au maintien d’un stock-tampon/étalon. Les dépenses publiques sont indépendantes des recettes publiques. Elles ne sont contraintes que par la disponibilité des ressources réelles2. Contrairement au régime de taux de change fixe, ce régime est un régime qui n’impose pas de restrictions financières3. Sous ce régime, l’État ne se voit imposer aucune contrainte nominale sur le niveau de sa dépense. Il peut donc en permanence garantir le plein emploi dans sa devise.

Le régime de taux de change fixe est une situation dans laquelle la devise est ancrée à un étalon qui nécessite un stock-tampon pour le maintenir, soit une marchandise (en général un métal précieux), soit une devise étrangère. Le taux de change doit alors être manipulé, d’une manière continue (avant tout par des opérations de vente et d’acquisition de l’étalon (or, argent ou devises étrangères) et de devises domestiques) par une politique monétaire, afin de le maintenir fixe. En effet, dans la mesure où la devise est fixée à un étalon, l’État doit être en permanence disposé à vendre cet étalon à chaque fois qu’un acheteur est disposé à l’acheter à ce prix et ne le trouve pas au niveau du marché privé, ce qui entraîne donc la nécessité de l’intervention de l’État. Ce point concernant la nécessité de maintenir le taux de change fixe par des manipulations de l’État est central pour le différencier du taux de change flottant. Il existe donc un rapport étroit entre le stock-tampon que constitue l’étalon et la capacité de l’État de maintenir le taux fixe, ce qui rend ce régime de taux de change fragile. Il en découle que la pression que l’État doit exercer en permanence le limite dans ses capacités de dépenser. Sous ce régime, lorsqu’il dépense, l’État doit compenser par des recettes sous forme d’impôts ou d’emprunts. Ce régime est donc un régime qui entraîne des restrictions financières.

En synthèse, il est important de bien comprendre que l’État peut soit fixer les taux d’intérêt (aussi bien sur les réserves bancaires que sur les titres d’État) et laisser le taux de change flotter, soit chercher à fixer le taux de change mais en perdant le contrôle des taux d’intérêt. Il ne peut intervenir simultanément sur le taux de change et sur les taux d’intérêt. Sous le régime de taux de change flottant, le taux d’intérêt sur les titres d’État est un choix politique entre soit le laisser fixer par la demande, soit le fixer lui-même. Par contre, sous le régime de taux de change fixe, le taux d’intérêt devient endogène, fonction des forces du marché. En effet, sous ce régime, il existe une compétition entre (i) échanger à un prix fixe sa propre devise contre une devise étrangère et (ii) acheter des titres d’État à un taux d’intérêt qui soit suffisamment attractif (voir une illustration sur le rouble ici).

Enfin, il convient de préciser que dans certains pays, la qualification du régime de taux de change en place peut être difficile à définir, notamment si l’on se limite à vérifier l’existence d’interventions de l’État. En effet, l’État peut intervenir dans ces deux systèmes pour influer sur le taux de change. Par contre, la démarcation entre ces deux régimes se fait d’une manière nette entre, d’une part, les régimes au sein desquels la politique budgétaire est a priori conditionnée par un taux fixe qui nécessite des interventions quasi-incessantes de l’État pour maintenir ce taux à son niveau, et, d’autre part, celle où elle ne l’est pas, avec un taux flottant au sein duquel l’État peut certes effectuer des interventions sur le taux, mais d’une manière discrétionnaire4.


Notes

1 Le lecteur pourra utilement se reporter à la page Wikipedia consacrée à la Théorie Monétaire Moderne qui présente une grande partie des points développés dans le présent article : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_mon%C3%A9taire_moderne

2 Par ressources réelles on entend les ressources technologiques, les ressources naturelles et la force de travail.

3 Le taux de change flottant se réfère communément à une devise nationale « fiat », en d’autres termes, une devise de type devise nationale émise par l’État convertible uniquement en elle-même (Keynes 1930), par opposition à une politique de taux fixe telle qu’un étalon-or ou toute autre marchandise ou devise nationale fixée par l’état qui l’émet (comme les caisses d’émission, les devises nationales ancrées ou les unions monétaires). Les États-Unis, le Japon et la plupart des économies industrielles du monde, sont des exemples de systèmes monétaires de ce type, y compris la zone euro, bien que les différents pays n’y soient plus les émetteurs de leur devise nationale.

4 En ce qui concerne l’historique des régimes de taux de change, le lecteur se reportera utilement à cet article de Bill Mitchell : https://mmt-france.org/2020/03/07/etalon-or-et-taux-de-change-fixes-des-mythes-encore-dactualite/


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