Une MMT « pure » ?

par

Robert Cauneau – MMT France

Ivan Invernizzi – Rete MMT Italia / MMT France

14 avril 2019

Depuis sa création, MMT France a fait le choix de publier des articles qui se concentrent essentiellement sur le noyau dur de la MMT. Le présent article se veut dans la même veine. Il est destiné aux personnes qui cherchent à vraiment rentrer dans le cœur du système et à le comprendre. Les auteurs ont certes souhaité, dans un précédent article, apporter quelques précisions sémantiques, mais il leur a semblé également important de préciser les raisons pour lesquelles ils considèrent qu’il est essentiel de se concentrer sur les éléments qu’ils qualifient de « purs 1» concernant la MMT, et donc sur le langage qui le sous-tend. Ils tiennent à préciser que certains éléments auxquels il est simplement fait référence dans cet article seront développés dans des documents à venir.

La plupart des pionniers de la MMT sont des personnes académiques. Mais ce n’est pas le cas de tous. En effet, au moins l’un d’entre eux, Warren Mosler, n’était pas à l’origine un théoricien mais un expert des marchés financiers, trader à succès, ainsi que cofondateur de AVM, un broker/dealer offrant des services financiers avancés aux grands comptes institutionnels et à la famille de fonds de placement Illinois Income Investors. Son objectif premier n’est pas de chercher à se faire accepter par le milieu académique. Il dispose d’une vision claire du système monétaire dans lequel nous vivons, et il attache de l’importance essentiellement à ce qui permet d’expliquer les dynamiques des variables monétaires et économiques, ainsi que de les prévoir. Il suggère ainsi des éléments fiables pour la compréhension du système monétaire, et surtout totalement indépendants par rapport à tout biais théorique. C’est donc sur sa pensée et sur ses écrits, ainsi que sur ceux de Pavlina R. Tcherneva qui lui est très proche, que MMT France a souhaité se concentrer en priorité.2

Il convient d’abord de rappeler que la plupart des économistes qui supportent la MMT, avant d’y adhérer, sont hétérodoxes, le plus souvent keynésiens3. D’une manière tout à fait naturelle, ils éprouvent donc le besoin de projeter la MMT dans leur système de pensée, utilisant un langage différent les uns des autres, mais souvent d’une tonalité hétérodoxe. Il s’agit pour eux de favoriser la transmission de leur message et la communication intellectuelle au reste de la communauté scientifique, et notamment avec leurs collègues qui n’ont pas adhéré à la MMT mais avec lesquels ils gardent une grande proximité, et donc de maintenir la cohésion au sein de leur propre communauté.

Et il s’agit sans doute de la principale raison pour expliquer que la question que les auteurs abordent dans cet article, par définition sensible car pouvant éveiller les susceptibilités, n’a encore jamais été développée explicitement au sein de la communauté de la MMT. Il leur a toutefois semblé, au sein de MMT France, juste et légitime de le faire.

La MMT est une structure théorique autonome…

Si certes présenter la MMT avec le langage et les concepts hétérodoxes, voire keynésiens, peut s’avérer utile, notamment en direction d’un public néophyte ou non académique, MMT France a préféré aborder le sujet en se focalisant sur la seule MMT « pure ».

La principale raison de ce choix est fondée sur le fait que la MMT dispose d’un langage et de concepts autonomes4, ainsi que d’un pouvoir prédictif puissant du phénomène monétaire, en fait supérieur à celui du keynésianisme. De plus, elle est assise sur des prémisses5 qui sont spécifiques à une devise nationale donnée, différentes de celles du keynésianisme qui, dans un langage générique, manque de précision. Un langage peu précis mène à des lignes de raisonnement peu précises. Un langage plus précis discipline son élaboration.

Il est donc essentiel, d’un point de vue scientifique, de présenter la MMT en utilisant un langage épuré, préservé au maximum d’une influence sémantique incontrôlée de toute autre approche, ainsi donc que sur la base des concepts que ce langage sous-tend.

Le keynésianisme, pour ne citer que lui, en raison de son caractère très générique, présente des limites importantes. Par exemple, lorsqu’il développe la question de la demande effective, il le fait sans jamais se référer à la devise nationale. Il ne reconnaît pas la devise nationale comme un monopole de l’État et donc il ne reconnaît pas le pouvoir de l’État de déterminer, de créer une contrainte, d’influencer structurellement le terme de l’échange6 de la devise nationale. Il ne parvient donc pas à raconter d’une manière précise le processus qui mène à l’inflation, tandis que la MMT le fait. Il ne maîtrise pas, non plus, les instruments nécessaires à la compréhension des mouvements structurels du taux de change. Les théories keynésiennes n’ont en réalité pas plus de capacité à anticiper et à expliquer les évolutions du taux de change que les théories dominantes7. Cela explique d’ailleurs, en grande partie, pourquoi, dans les années 70, la pensée keynésienne s’est fait supplanter par la pensée monétariste, qui a conduit au néo-libéralisme, et qui est devenue aujourd’hui dominante8.

Pour cette raison, l’argumentation keynésienne concernant la contrainte extérieure est fondée sur un grossier malentendu qui crée énormément d’effets pernicieux et constitue un véritable poison pour l’élaboration de politiques économiques9. Ainsi, elle ne prend pas en compte le rôle de l’État dans la détermination de la valeur de la devise nationale. Fondée sur l’idée selon laquelle ce sont les marchés internationaux qui décident de la valeur de la devise nationale, elle ne reconnaît pas complètement le pouvoir de l’État dans le domaine de la politique économique. Il s’agit sans doute là de la principale raison pour inciter les défenseurs de la MMT a ne pas accepter d’utiliser le langage keynésien, en réalité beaucoup trop imprécis

Pour toutes ces raisons, le keynésianisme, en étant si générique, ne reconnaît donc à l’État qu’un pouvoir de gestion, de modélisation, de structuration, d’influence sur le développement de l’économie capitaliste, qui est en fait nettement inférieur au réel. Par contre, la MMT reconnaît d’une meilleure façon les limites du pouvoir de l’État dans la définition de politiques économiques. Elle parvient beaucoup mieux à définir l’espace des politiques économiques possibles de la part de l’État, espace à l’intérieur duquel il peut élaborer, décider et agir. Il s’agit d’un atout majeur de la MMT qui permet à l’économiste MMT malgré certaines différences de langage et d’éthique, d’aller jusqu’à définir et faire converger les propositions politiques de base de la MMT.10.

… qui doit être respectée, au risque d’entamer son important potentiel.

Une conséquence en est que la MMT parvient à démontrer que l’on peut obtenir le plein emploi et la stabilité des prix, en permanence. Elle parvient également à faire la distinction entre, d’une part, une augmentation du niveau général des prix due à un changement de valeur relative aux biens eux-mêmes (par ex, un choc pétrolier, une sécheresse provoquant l’augmentation du prix des abricots, etc.), et, d’autre part, l’intervention de l’État au niveau de la devise nationale dans le processus de sa redénomination, donc dans l’élaboration d’une « véritable » inflation.

Ainsi, à la question posée parfois de savoir si la MMT présentée par les autres auteurs que Warren Mosler et Pavlina R. Tcherneva est « conforme », notamment ceux qui n’utilisent pas le langage qui leur est spécifique, il peut être répondu que, si leur approche peut s’avérer efficace pour présenter la MMT à un public néophyte ou non académique, elle montre rapidement d’importantes limites, car elle risque de proposer une vision pas autant précise qu’elle pourrait être et incomplète de la MMT, notamment en raison du silence souvent rencontré quant au concept de « la devise nationale comme monopole de l’État »11, empêchant ainsi la MMT d’exprimer toute sa puissance. Il n’est en fait pas possible d’expliquer un paradigme donné en termes d’un autre paradigme.

Pour terminer, il est important de préciser que la MMT est une structure théorique beaucoup plus complète, que ne peut l’être le keynésianisme, pour relier la science économique aux autres sciences sociales. Là où les autres approches n’utilisent que des hypothèses, la MMT explique quels sont les éléments nécessaires dans la réalité pour rendre possible l’émergence du marché, par exemple. Elle va donc plus en profondeur, aussi bien dans ses prémisses que dans ses conclusions. Fondée sur des faits historiques solidement établis, ainsi que sur les rapports logiques entre les éléments théoriques, elle reconnaît dans ses prémisses des éléments qui sont en dehors de l’économie, qui se rapportent à la science politique, également à la sociologie historique. Elle est donc un élément de base structurant et il apparaît clairement qu’elle n’est pas qu’une simple contribution, non seulement à la pensée économique, mais également à l’ensemble des sciences sociales. Elle en est une profonde remise en cause, dans le sens où elle pose des bases communes à l’ensemble des sciences sociales, reconnaissant des éléments structurels nécessaires à l’émergence et à l’existence des sociétés monétaires telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Elle contient donc une valeur épistémologique qui va bien au-delà de la dimension économique. Apportant une explication aux fondements de la société, elle se présente comme une possibilité de point de départ pour la compréhension de l’ensemble des sciences sociales. Elle suggère donc la possibilité d’une transdisciplinarité permettant de poser les bases d’une science sociale intégrale, non seulement pour réaliser des ponts entre les conclusions des sciences sociales, mais également pour aboutir à une grande théorie qui parviendrait à combiner les noyaux durs théoriques des différentes disciplines, formant ainsi une structure cohérente expliquant la société dans sa globalité.

Le rôle de l’État est ici central. Dans l’État, comme l’explique la MMT, on trouve les éléments de bases du fonctionnement de l’économie, ainsi que la politique et les influences de la construction culturelle et sociologique entre les classes dominantes et les classes populaires. L’économie, l’anthropologie, la sociologie, les sciences politiques étudient la société, qui en fait est une. Ces sciences sociales se rejoignent sur des questions relatives par exemple à l’urbanisme. Mais, à ce jour, elles ne parviennent pas à reconnaître cette unité de la société. Des tentatives de collaboration sont réalisées, mais pas dans le sens d’une approche globale intégrale qui permettrait à ces diverses façons d’analyser le réel d’interagir entre elles, et donc de tenter d’expliquer comment fonctionne ce système complexe que représente la société. L’idée développée ici consiste donc à permettre à la MMT de mettre en lumière le noyau dur qui pourrait agir au niveau des diverses théories elles-mêmes, pas seulement au niveau de leurs conclusions.

Et cette possibilité, qui jusqu’à ce jour n’a pas encore fait l’objet de la moindre étude, laisse entrevoir à quel point la MMT dispose d’une influence potentiellement très importante.


Notes

1 Par MMT « pure », les auteurs de cet article entendent celle qui est basée sur la reconnaissance et le respect de ses concepts primaires, qui donc constituent son noyau dur, notamment le concept de la devise comme monopole de l’État, ainsi que tous les concepts qui lui sont directement connectés. Par contre, les lignes de raisonnement qui, si elles ne sont pas incohérentes avec le discours primaire, ne sont pas disciplinées, qui viennent donc de raisonnements parallèles, plus généraux, moins précis, pouvant faire croire qu’ils se rattachent à une autre tradition, doivent être, dans la mesure du possible, évitées.

Seuls les noms de Warren Mosler et de Pavlina R Tcherneva sont évoqués dans cet article comme auteurs « purs » de la MMT, car ils semblent utiliser un langage et des lignes de raisonnement qui expriment leur étroite connexion avec les éléments primaires de la MMT. Mais cela ne doit pas pour autant occulter le fait que d’autres auteurs, comme Bill Mitchell, Randall Wray ou Stéphanie Kelton, partagent le contenu du noyau théorique ainsi que la nature des politiques économiques suggérées, mais ne se soucient pas toujours du langage utilisé ni de la façon de se connecter à d’autres auteurs pré-MMT et autres traditions de sciences sociales en général. Ils s’expriment souvent avec un langage et des lignes de raisonnement qui sont l’extension du noyau dur de la MMT. Et, dans un but didactique, notamment en direction d’un public non averti ou non académique, ils ont tendance à reconstruire un discours utilisant un langage d’une autre tradition.

Les auteurs de l’article se réfèrent volontairement aux keynésiens, donc à l’ensemble des traditions qui s’y réfèrent, dont celle des post-keynésiens.

4 Il convient toutefois de préciser qu’il existe une théorie néo-keynésienne dénommée « Optimum currency area », qui également développe un discours qui est spécifique à une devise nationale donnée, mais qui est limitée à la politique monétaire sans y intégrer, ni des éléments de politique budgétaire, ni la reconnaissance de la devise comme un monopole public.

5 Par exemple, seule la MMT explique, dans le domaine économique, l’origine de la force de travail, les raisons pour lesquelles, sur un territoire spécifique, cette force de travail est vendue dans une devise donnée. Elle augmente ainsi la précision de la ligne de raisonnement.

6 Il s’agit, dans le contexte de cet article, de l’expression de la « valeur » de la devise.

Par exemple, au cours de ces dernières décennies, les théories monétaristes et les théories keynésiennes ont montré leurs limites, notamment pour le cas du Japon, pays dans lequel on constate un très haut niveau de dette publique, un taux de chômage très faible, ainsi qu’un taux de change ayant tendance à s’apprécier. Malgré des interventions de la banque centrale sur le taux de change, malgré des opérations de Quantitative Easing, contrairement aux attentes des monétaristes et des keynésiens, on a en fait constaté d’une manière continue, non une inflation, mais une déflation, accompagnée de taux d’intérêt très bas. Il convient d’ajouter que, lorsque leurs prévisions ne s’avèrent pas justes, les tenants de ces théories procèdent à des ajustements qui permettent de penser qu’ils s’imaginent pouvoir en fait tout expliquer et justifier n’importe quelle situation.

8 Notamment dans la zone euro.

Cette question de la contrainte extérieure sera développée dans un autre article, en cours de rédaction par les auteurs du présent article.

10 Les principales politiques qui peuvent être citées sont par exemple le programme de garantie d’emploi, le déficit public géré d’une manière élastique pour le maintien du plein emploi, une politique ne cherchant pas à maximiser les exportations nettes, ainsi que rejetant l’idée d’adopter un taux de change fixe ou une devise étrangère.

11 Ainsi, dans son livre « Understanding Money Theory », L. Randall Wray n’évoque jamais , ni le concept de « la devise comme monopole de l’État », ni celui de « Net Financial Asset » . De même, dans une conférence à Berlin le 17 janvier 2019, il développe dix points principaux qui font le cœur de la MMT, mais sans y inclure la « devise comme monopole de l’État » : https://www.youtube.com/watch?v=cL9mseTFbWA&t=124s&fbclid=IwAR2pXhoYrhAZpzpFxKrhVPL8MRk28AyLEmZIJo8iqiXOpet5X4QrfBTq5dM


Illustration : Le lac Léman pixabay.com

Un commentaire

  1. Bonjour à tous,

    Par souci de « pureté » cet article exclut comme « impurs » bien des personnes et des groupes qui ont approuvé la MMT, voire ont beaucoup fait pour l’extension de son audience.
    Déjà, mettre tous les keynésiens dans le même sac, y compris les post-keynésiens, n’est pas gentil pour ces derniers, qui partagent la plupart des préceptes de la MMT. Dire que la « demande effective » des keynésiens n’a pas d’équivalent dans la théorie MMT, c’est enfoncer des portes ouvertes car chaque théorie a ses concepts et sa manière de présenter les choses, mais cela n’empêche pas les convergences.
    Ensuite, attaquer Randall Wray (qui est parmi ceux qui ont le plus fait pour populariser la MMT) parce qu’il n’a pas toujours mis le monopole monétaire de l’Etat en tête des préceptes de la MMT, c’est vraiment faire un procès d’intention inutile, ou couper les cheveux en quatre, comme on veut. D’ailleurs je ne suis pas moi-même certain qu’il faille le mettre en tête, car, si c’est évidemment une condition nécessaire, elle n’est pas du tout suffisante, car elle est réalisée dans beaucoup de pays sans MMT, et elle ne choque personne. Au contraire, la notion de « dépense avant de taxer » est certainement plus difficile à faire accepter et sans doute à placer en tête dans certains écrits ou discours.
    De manière générale, mettre en forme un langage rigoureux qui permet de bien définir les concepts de la MMT est certainement important. Mais il ne faut pas par la même occasion envoyer tout les sympathisants en enfer, affirmer sans autre preuve que la MMT est supérieure à tout le reste, et même que les autres sciences sociales.ne servent à rien car la MMT va tout remplacer. A mon avis ce n’est pas la bonne stratégie pour étendre l’influence de la théorie.

    🙂 gabier

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