MMT : une question de sémantique

par

Robert Cauneau – MMT France

 

L’auteur remercie Ivan Invernizzi – MMT France / Rete MMT Italia – pour ses commentaires très utiles à la rédaction de cet article.

 

La MMT est un nouveau paradigme. A ce titre, elle dispose de son propre langage, dont le choix est loin d’être neutre, puisque, à l’instar de celui de tout système de pensée, il sous-tend ses propres concepts, donc sa propre vision. Dans sa logique, la MMT utilise certains termes dans un autre sens que leur sens courant, ce qui peut légitimement surprendre et créer de l’incompréhension chez les personnes qui la découvrent. Cet article a pour objet de discuter le sens qu’elle utilise de l’un de ces  termes, celui de “devise”.

Dans le langage courant, le mot « devise » évoque le concept de “devise étrangère”.  Par contre, dans le langage MMT, il se veut la traduction fidèle du mot anglais “currency”. Il décrit toutes les opérations (création, transaction, destruction) touchant aux Actifs Financiers Nets (AFN) dans une unité de compte spécifique (transactions verticales), en les opposant à la monnaie-crédit créée par les banques secondaires (transactions horizontales).

Il convient de rappeler que le concept d’Actif Financier Net (AFN), considéré dans le cadre du monopole de l’État sur sa devise, est au cœur de la MMT. Il la distingue de l’ensemble des autres approches d’économie monétaire, aussi bien orthodoxes qu’hétérodoxes. Dans la logique de la MMT, les AFNs sont la base financière sur laquelle repose l’économie ; c’est la richesse financière qui reste à l’agent économique une fois que toutes ses dettes ont été réglées. Ils constituent la partie de la richesse financière qui ne provient pas de l’endettement, mais des paiements définitifs.

Dans le cadre d’une découverte de la MMT, les personnes intéressées sont supposées avoir lu les articles publiés sur le blog de MMT-France. Elles sont donc supposées avoir compris, notamment à la lecture de cet article : https://mmt-france.org/2019/03/15/role-et-limite-du-systeme-bancaire-version-courte/, qui a le mérite de la présenter d’une manière très claire, la distinction entre les AFNs et le crédit.

 

L’utilisation du mot « devise », dans le sens de la MMT, se justifie.

Dans le cadre d’une vision plus large de la question, le concept de « devise » est, pour la MMT, plus précis que celui de “monnaie banque centrale”, ou de « monnaie centrale »,  avec lesquels il ne doit pas se confondre. En effet, par exemple, bien qu’il soit émis à l’initiative de la banque centrale, selon la MMT, le Quantitave Easing certes crée de la monnaie banque centrale, sous forme de réserves bancaires, mais il ne crée pas d’AFNs. Il entraîne des mouvements d’actifs (par exemple achat de titres d’Etat et vente de réserves bancaires), mais qui n’influent pas sur leur valeur nette globale.

Il est important également de préciser que le fait que le terme “devise” soit compris et utilisé par les Français comme “devise étrangère”, ne représente pas un obstacle insurmontable à l’utilisation qui en est faite par la MMT. Jean-Baptiste Bersac l’avait bien compris, qui dans son glossaire, la définit de la manière suivante : “Synonyme de monnaie souveraine, terme souvent utilisé pour désigner la monnaie au sens le plus strict, des pays étrangers. Toutefois, comme l’illustre l’expression « devise nationale », la monnaie souveraine de son propre pays, en plus d’être une devise étrangère pour les pays étrangers, est une devise, nationale, aussi pour soi-même.

 

D’une manière générale, si le langage propre à la MMT doit être respecté…

Dans la mesure où la MMT génère une profonde remise en cause des schémas habituels de pensée, il appartient aux personnes qui s’y intéressent, non d’essayer de lui imposer leur propre langage, mais au contraire de faire preuve de suffisamment de souplesse intellectuelle à son égard, et donc de faire l’effort d’essayer de comprendre son langage, puis de l’accepter. En effet, ne pas accepter ce langage signifie que les concepts sous-jacents n’ont pas été compris, ou plus grave, sont considérés comme non essentiels. Vouloir imposer son propre langage à un nouveau paradigme, vouloir lui imposer un langage qui ne lui correspond pas, sur l’argument qu’il ne serait pas conforme au langage courant, c’est en nier a priori son originalité, sa spécificité, ainsi que sa pertinence.

Pour faire une analogie, raisonner ainsi correspondrait en fait, par exemple, à discuter de Karl Marx et du marxisme sans évoquer le concept de classes sociales. C’est sans doute la meilleure façon de s’engager dans un véritable dialogue de sourds.

 

… les critiques à l’encontre de la MMT sont légitimes et essentielles.

Cependant, au-delà des questions de langage, il ne s’agit pas de refuser les critiques à l’égard de la MMT. Celles-ci sont légitimes et essentielles. Elles sont la meilleure façon de tester sa compréhension et d’envisager les conséquences qu’elle pourrait avoir sur les autres dimensions sociales. Mais ces critiques doivent être émises après avoir pris connaissance des prémisses du discours de la MMT, après avoir suivi sa ligne de raisonnement au moins au niveau de son noyau central, et avoir compris ses principales conclusions. Donc, une fois ces conditions préalables remplies, la MMT peut être démontée, mais à la condition que ses contradicteurs aient fait l’effort d’essayer de la comprendre et, idéalement, l’aient comprise. Le débat ne peut reposer que sur la connaissance. Il s’agit là d’une évidente question d’honnêteté intellectuelle.

 

La description du langage spécifique à la MMT fera l’objet d’un glossaire

Il est important d’ajouter que, pour vraiment comprendre et décrire le noyau central de la MMT, il est nécessaire, au-delà de la dimension de sa popularisation et au-delà de la recherche de son introduction, d’avoir à l’esprit le fait que sa compréhension, d’un point de vue scientifique, nécessite l’utilisation d’un langage qui dépasse le langage post-keynésien, introduisant notamment des mots et des concepts relatifs à la vision de la devise comme un monopole public. Ce constat ne peut que renforcer l’argument selon lequel l’acceptation par la MMT de l’adaptation de son propre langage au langage courant nuirait gravement à l’affirmation de ses spécificités, et donc de sa propre puissance.

Pour terminer, les lecteurs aussi bien de cet article que des articles déjà publiés l’auront certainement compris, MMT France, à l’instar de Rete MMT Italia, a fait le choix de promouvoir la MMT dans sa version “pure”, c’est-à-dire en essayant de la préserver au maximum de l’influence sémantique de toute autre approche, qu’elle soit keynésienne ou autre, et donc d’utiliser son propre langage de la manière la plus rigoureuse possible, sans aucune concession. D’autres articles montreront la nécessité de cette rigueur.

Afin d’assurer la meilleure communication possible avec les personnes qui s’y intéressent, et qui lisent les articles que MMT France publie, un glossaire leur sera bientôt proposé, permettant de faire le lien indispensable entre les termes utilisés et les concepts sous-jacents. Il sera ainsi plus facile, et, espérons-le, possible, d’ouvrir sans ambiguïté des échanges sur les questions de fond.

 


 

Illustration : http://www.hautlesmots.com/

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